PS : La guerre des gônes

Publié 11/10/2015 en Politique

PS : La guerre des gônes
Jean-Jack Queyranne au Sommet de l’élevage, à Cournon-d’Auvergne, jeudi. Il préside le conseil régional de Rhône-Alpes depuis 2004.

Régionales

En Auvergne-Rhône-Alpes, les différends entre l’équipe de Jean-Jack Queyranne, tête de liste socialiste, et la garde rapprochée du maire de Lyon, Gérard Collomb, plombent le début de campagne.

Un vrai cauchemar. En Auvergne-Rhône-Alpes, la constitution de la liste socialiste pour les élections régionales de décembre tourne au pugilat. Fausses rumeurs, coups bas, querelles intestines, départs massifs… Les socialistes locaux ne se privent de rien. Avec, comme personnages principaux de ce mauvais film, la tête de liste Jean-Jack Queyranne (président sortant de la région), le couple Gérard et Caroline Collomb (respectivement maire de Lyon et secrétaire de section PS), et la dissidente socialiste Farida Boudaoud, qui se déchirent en public depuis des semaines. Le tout sous le regard effaré de la direction nationale et du gouvernement. Aujourd’hui, chacun cherche des solutions pour recoller les morceaux, et lancer enfin une campagne qui prend chaque jour un peu plus de retard. En vain. Car les rancœurs sont profondes.

Le scénario aurait pu être différent. Au printemps 2014, après deux mandats à la tête de la région, Jean-Jack Queyranne est de nouveau plébiscité par les militants et investi comme tête de liste avec près de 90 % des suffrages. Logique. On ne se bouscule pas au portillon et l’homme affiche un bilan respectable. La campagne s’annonce néanmoins délicate. Le candidat de droite, Laurent Wauquiez, a le vent en poupe et les écologistes ont décidé de s’allier avec le Parti de gauche (PG) de Jean-Luc Mélenchon. Comme presque partout ailleurs, le PS se retrouve seul. Ses cadres doivent se serrer les coudes. Gérard Collomb et Jean-Jack Queyranne se rapprochent malgré leurs différends. Mais l’été arrive et l’entente entre les deux grands leaders rhodaniens bat – déjà – de l’aile. La raison ? Le choix par Queyranne de mettre Farida Boudaoud en deuxième position sur la liste, au mépris d’une motion votée par la fédération du Rhône. Colère noire de Collomb.

«Expliquer la vie»

Vice-présidente régionale à la culture, Farida Boudaoud avait été exclue du PS en 2014 pour s’être présentée sur une liste dissidente, lors des municipales à Décines-Charpieu, face au candidat socialiste officiel. Candidature qui avait provoqué une défaite jugée impardonnable par les militants lyonnais et Solférino. Furieux, Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire, avait alors décroché son téléphone pour expliquer «la vie à Queyranne». Un épisode qui a laissé «des traces au-delà de la région», note le responsable des élections du PS, Christophe Borgel.

Depuis, la crise est ouverte. Et au fil des jours, le dialogue se durcit. Chacun tente de jouer la carte «Najat», l’icône locale, pour sortir de l’impasse. Jean-Jack Queyranne comme les hiérarques parisiens la sollicitent. Mais la ministre de l’Education, qui prépare son atterrissage à Villeurbanne pour 2017, décline la place de numéro 2 sur la liste. Vallaud-Belkacem propose en revanche de prendre la tête du comité de soutien de la campagne. Queyranne accepte. Insuffisant pour mettre fin à cette guerre larvée.

Pire : le 15 septembre, la liste éclate. Dix-huit candidats PS décident de fausser compagnie à Queyranne. «Des caprices», grince ce dernier. Les partants, dit-il, «on les remplace, c’est tout». Car «il ne s’agit que d’ambitions personnelles et carriéristes. On a perdu la boussole de l’intérêt général dans ce parti.»

Parmi les démissionnaires, Caroline Collomb, à la fois secrétaire de section dans le Ve arrondissement de Lyon, amie intime de Najat Vallaud-Belkacem et épouse de Gérard Collomb. Elle rêvait de jouer les premiers rôles pour sa première campagne. Il était même question de la placer en quatrième ou sixième position. Mais Queyranne a fait planer le doute, rappelant son souhait d’intégrer au moins 50 % de personnes issues de la société civile. Un doute qui a agacé le couple Collomb. Nommée conseillère au tribunal administratif de Toulon, Caroline Collomb n’a pas voulu courir le risque de se retrouver en position non éligible. Elle laisse donc tomber la campagne et s’envole pour le Var, en silence. «Elle a fait des choix personnels et professionnels», commente Queyranne. Elle embarque cependant avec des garanties. Elle sera candidate lors des législatives de 2017 dans la première circonscription du Rhône, après un accord avec le député actuel, Thierry Braillard, secrétaire d’Etat aux Sports et membre du Parti radical de gauche. En échange, Braillard se présentera dans un autre arrondissement entre Rhône et Saône. Reste à savoir qui se retrouvera sans siège à la fin du bal. Du côté de Solférino, on refuse de confirmer l’information.

«Racontars stupides»

Comme dans tout imbroglio familial, le feuilleton fournit également son lot d’intox, de spéculations et de rumeurs. Farida Boudaoud incarnerait ainsi la caution «diversité» de Queyranne, en miroir de l’éventuelle place accordée par Laurent Wauquiez à Nora Berra. Autre bruit de couloir, la présence de Farida Boudaoud à cette place serait due à sa proximité avec Elisabeth Queyranne, l’épouse du président régional, et aux vacances qu’elles passent ensemble. Des «racontars stupides», dément Jean-Jack Queyranne, qui inspirent à Farida Boudaoud ce langage fleuri : «Ce sont des bruits de chiottes, du pipi de chat, c’est tellement bas… Je pars en vacances avec ma vraie famille. Point.»

Il y a aussi les persiflages à propos de Jérôme Safar, candidat socialiste malheureux face aux écologistes lors des dernières municipales à Grenoble, et désigné directeur de campagne. «On aura besoin d’un accord avec les verts au second tour, estime un socialiste lyonnais. Pas sûr que ce soit le mieux placé pour réinstaurer les conditions du dialogue avec eux.»

Reste que le départ de dix-huit candidats PS a mis en difficulté Jean-Jack Queyranne. Du coup, le 2 octobre, il rétrograde Farida Boudaoud à la huitième place pour «sortir d’une situation de crispation injuste et injustifiée», explique-t-il. «Il a entendu les gens et dégagé un compromis, juge Olivier Bianchi, l’un de ses soutiens et maire de Clermont-Ferrand. Chacun doit faire un pas vers l’autre désormais, Queyranne a fait le sien.» Un pas jugé insuffisant et trop tardif par ses anciens colistiers. Comme l’aboutissement d’une «spirale où tout s’est petit à petit dégradé» , regrette un fidèle des Collomb, qui met en parallèle ce «délitement» avec la «distance» que Queyranne a pris avec le parti depuis un an : «Ça fait bon nombre d’années qu’il ne vient plus à La Rochelle [à l’université d’été du PS, ndlr] et qu’il n’appartient plus au bureau national. Et il n’a signé aucun texte au dernier congrès !»

La droite se gondole

Finalement, la deuxième place qui a tant fait gloser est attribuée à Véronique Trillet-Lenoir, présidente du comité de direction du Cancéropôle Lyon-Auvergne-Rhône-Alpes. «A travers son expérience en matière de santé publique, c’est une belle incarnation de ce que pourrait être cette grande région», considère Olivier Bianchi, en écho au slogan de campagne des queyrannistes : «Nous, c’est la région.» Si l’attention a été braquée sur les démissionnaires, d’autres ne boudent pas leur plaisir d’en être : «C’est un honneur, une reconnaissance du travail effectué», estime Sarah Sultan, dixième socialiste de la liste et adjointe au maire PS de Villeurbanne. Les socialistes lyonnais, eux, sont relégués au second plan. La liste compte un seul Lyonnais, en quatrième position : Anne-Sophie Condemine, adjointe au maire de Lyon chargée de la formation professionnelle. Et se présente sous l’étiquette du Front démocrate, de Jean-Luc Bennahmias.

Bref, le divorce est consommé. En septembre, les Lyonnais n’ont d’ailleurs pas participé au meeting de lancement de campagne de Queyranne à Clermont-Ferrand. Le candidat n’en paraît pas attristé, bien au contraire. «Se priver de Lyon est surréaliste», déplore un proche des Collomb. «Ce n’est pas qu’une histoire lyonno-lyonnaise, renchérit David Kimelfeld, premier secrétaire de la fédération PS du Rhône. Considérant que la métropole rhodanienne représente près de 50 % des voix de gauche de la grande région, il est urgent d’avoir un discours qui parle aux habitants des grandes agglomérations, à Lyon, mais aussi à Grenoble.» Et de regretter que «les listes ne créent pas les conditions d’un plus large rassemblement dans notre camp».

Pendant ce temps, la droite et Wauquiez se gondolent. La victoire n’est pas acquise, mais «presque», disent-ils en off. Seul motif d’espoir pour les socialistes, un sondage (1) selon lequel Laurent Wauquiez, candidat du parti Les Républicains, ne devancerait plus Jean-Jack Queyranne que de 2 points (39 %, contre 37 %) au second tour. Un écart ténu qui entretient l’espoir. «Une surprise» pour tous les socialistes. «Avec une campagne clean, on aurait pu être en tête lors du second tour», lâche un ministre, rêveur. L’espoir fait (sur)vivre.

(1) Sondage Ifop-Fiducial pour Lyon Capitale et Sud Radio, réalisé du 10 au 15 septembre 2015 auprès d’un échantillon de 903 personnes.

ParMaïté DARNAULT, Correspondante à LyonetRachid Laïreche

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