Petits conseils internes d’UBS pour draguer les grosses fortunes en France

Publié 11/10/2015 en Politique

Petits conseils internes d’UBS pour draguer les grosses fortunes en France
Le siège américain de l’Union des banques suisses, à Stamford dans le Connecticut.

Enquête

Selon l’instruction en cours, la banque suisse organisait de façon assez précautionneuse la quête de clients dans l’Hexagone.

L’enquête pénale ouverte en 2012 à Paris contre l’Union des banques suisses (UBS) entre dans sa dernière ligne droite, et l’on commence à en apprendre de bonnes, selon divers éléments du dossier obtenus par Libération. L’UBS est mise en examen, en tant que personne morale, pour «démarchage bancaire illicite» (le moyen utilisé) et «blanchiment de fraude fiscale» (le but poursuivi), mais reste présumée innocente à ce stade, nonobstant une caution record de 1,1 milliard d’euros. Un de ses anciens dirigeants, Raoul Weil, en charge de la gestion de fortune à l’échelle de la planète (global wealth management, en jargon bancaire mondialisé), a été mis en examen fin septembre par le juge d’instruction parisien Guillaume Daieff, tandis que trois autres actuels tauliers de la banque – visés par un mandat d’arrêt international – n’osent plus quitter la Suisse.

«Instructions hypocrites»

L’UBS n’ayant pas le droit de traquer en France les candidats à l’évasion fiscale, ses directives internes confient leur suivi à sa filiale hexagonale, UBS-France, avec pour simple tâche de les conseiller en matière de prestations bancaires basiques. Mais avec interdiction de démarchage direct par UBS-AG, la maison mère helvétique, susceptible de les faire franchir le Léman. Des salariés français de la banque ont toutefois témoigné de l’omniprésence de leurs homologues suisses – un document interne d’UBS distinguant les «hunters» des «gatherers» («chasseurs» et «rassembleurs»). «Quand un chargé d’affaires suisse venait en France, je donnais des consignes strictes pour qu’il ne rencontre pas nos clients», assure l’un. Un collègue se souvient d’un autre, envoyé depuis Lausanne «assez souvent à Paris, dans les rues adjacentes du siège d’UBS Paris, [nous] présentant des personnalités françaises qu’il connaissait».

L’entrisme suisse en France se faisait souvent à pattes de velours, sous prétexte de golf ou d’animation culturelle pour happy few. Ce type de raout mondain «ne doit pas être organisé au nom d’UBS Suisse mais au nom d’UBS France», précise une note interne. Des instructions «cover your ass, de pure façade», assène Bradley Birkenfeld, ancien cadre d’UBS ayant témoigné contre la banque aux Etats-Unis avant de replonger le fer dans la plaie devant la justice française : «Ces instructions hypocrites n’étaient jamais respectées et UBS le savait. Autoriser ses employés à contacter des clients pour des services bancaires basiques mais pas pour des investissements, c’est comme les autoriser à parler de foot mais pas de femmes.»

Manuel du parfait banquier itinérant

Dans son petit manuel du parfait banquier itinérant, la direction d’UBS donne quelques conseils pratiques : «Ne vous rendez jamais dans le même hôtel que les autres employés. Essayez d’être aussi imprévisibles que possible (changer de restaurant, de compagnie de taxi, de point de rendez-vous avec les clients…).»  Et si en dépit de ces précautions élémentaires, les missi dominici d’UBS se faisaient pincer par la police ou les douanes, saisir son portable ou son ordinateur, «taper trois fois de suite un mauvais PIN et l’accès sera bloqué».

Un dirigeant de l’UBS, interrogé par les enquêteurs, tente de se rassurer au motif que 80% de ses chargés d’affaires à l’étranger respecteraient la législation en vigueur dans chacun des pays prospectés. S’agissant de la première banque mondiale en matière de gestion de fortune (plus de 500 milliards de francs suisses à travers la planète), un taux de déchet de 20% laisse songeur.

ParRenaud Lecadre

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