Au Bourget, petits fours et gros porteurs

Publié 18/06/2017 en Futurs

Au Bourget, petits fours et gros porteurs
Au Bourget, vendredi, devant une affiche pour l’A400 M, appareil dont Emmanuel Macron doit faire la promotion ce lundi.

Enquête

Chalets hors de prix, démonstrations en vol… Le salon monstre de l’aéronautique est autant une affaire de business qu’un show grand public. Plongée dans les coulisses de la 52e édition, qui s’ouvre ce lundi.

Depuis Paris, le plus sûr moyen de rejoindre le salon aéronautique du Bourget (Seine-Saint-Denis) reste la voie des airs, tant l’accès par l’autoroute A1 relève du cauchemar. Ce lundi, pour l’inauguration de la 52e édition, Emmanuel Macron ne dérogera pas à la règle. Il arrivera à bord d’un avion militaire, et pas n’importe lequel : l’A400 M. Construit par Airbus, cet appareil enchaîne les galères : un accident, des moteurs ultramodernes mais poussifs, 8 milliards d’euros de dépassements budgétaires et un rapport – rédigé par le ministère allemand de la Défense – qui prévoit encore douze à dix-huit mois pour résoudre d’autres soucis techniques… comme l’impossibilité de larguer des parachutistes par les portes latérales. Le «président jupitérien» débarquant de cet avion maudit, c’est donc tout un symbole. Il y a deux ans, François Hollande l’avait joué plus force tranquille en arrivant à bord d’un Airbus civil, l’A 350, dont la commercialisation se porte comme un charme.

Rendez-vous incontournable de l’industrie aéronautique civile et militaire, Le Bourget est le plus grand raout du genre au monde. Durant une semaine, 150 000 professionnels, mais aussi 200 000 spectateurs, vont se presser sur une surface de 70 hectares. Rien à voir avec le Salon de l’agriculture ou le Mondial de l’auto enfermés dans quelques hangars du Parc des expositions de la Porte de Versailles à Paris. Ici se construit une véritable ville éphémère, avec ses parkings, ses magasins de souvenirs et ses 30 restaurants. «60 000 personnes défilent quotidiennement sur le site», précise Gilles Fournier, le directeur général délégué du salon. D’un calme olympien, il attaque sa 6e édition comme patron de l’événement et jongle sans y penser entre son téléphone, son talkie-walkie et les messages passés par son assistante. Selon lui, les fondamentaux d’un salon n’ont pas changé depuis l’exposition consacrée à l’électroménager, au Grand Palais, en 1903 : «C’est un lieu où l’on expose du matériel sur des stands. On y vient pour se voir et pour y discuter. En fait, c’est le premier réseau social de l’histoire.»

Essences nobles

Reste que pour permettre au gratin aéronautique venu des cinq continents de causer business, la logistique nécessaire est assez étourdissante et ferait ressembler une tournée mondiale des Rolling Stones à une kermesse de village. Qu’on en juge. Quatre mois avant le jour J, le montage des stands commence. Compte tenu de leur taille, on parle ici de «chalets», même si la température, en ce mois de juin, monte à plus de 30° C. Près de 350 sont ainsi édifiés, à un ou deux niveaux, suivant le choix des clients. A trois semaines de l’échéance, ils sont livrés, bruts de décoffrage, aux exposants. Charge à eux de les aménager en recourant à de vrais architectes d’intérieur. Et pas question, pour ce type d’événement, de faire dans le rustique. La moquette épaisse pour amortir les bruits de pas côtoie les sièges en cuir et les boiseries issues d’essences nobles. Le chantier mobilise, en permanence, de 15 000 à 20 000 monteurs, tous corps de métiers confondus.

A quarante-huit heures de l’ouverture, les traiteurs acheminent vaisselle et victuailles et se préparent à une semaine chargée. Ils vont envoyer pas moins de 100 000 repas. «Le Bourget, c’est intéressant mais compliqué, nous n’avons accès au site qu’entre 5 heures et 7 heures du matin», confie l’un d’eux. Tapissiers, informaticiens ou encore techniciens de maintenance s’affairent pour les derniers réglages dans une atmosphère étonnamment paisible. L’événementiel est un petit monde dans lequel exposants et prestataires de service se connaissent de longue date.

L’organisation du salon du Bourget est bien plus qu’une PME. Elle relève du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales, où se côtoient aussi bien Airbus que Safran ou Arianespace. Chaque mètre carré est facturé 350 euros, ce qui met le chalet le plus modeste à 35 000 euros. Au total, les locations d’espace et la billetterie génèrent 65 millions d’euros de recettes. «Nous sommes trois fois moins chers que le salon de Singapour, où le mètre carré est à 900 euros», précise Gilles Fournier. Du point de vue d’un exposant, qui préfère rester anonyme, il ne s’agit là que d’un tarif de base : «L’organisation facture en plus toute une série d’options : les places de parking, les badges d’accès pour les invités. Tout équipé, un chalet revient à plus de 100 000 euros, auquel il faut ajouter les frais de réception ou encore le filtrage à l’entrée.» Pas question en effet de pousser les portes d’un chalet si l’on n’y a pas été invité. Les mesures de sécurité sont omniprésentes : la préfecture de police de Paris est présente ainsi que 500 agents employés par trois sociétés de sécurité privée. Toute la zone est classée «dispositif particulier de sécurité aérienne», au même titre qu’un sommet du G8.

Hologramme

Les chalets ne sont pas de simples endroits de rencontres et de discussions. L’emplacement comme la taille en disent long sur le standing et les ambitions de chacun. Rien de commun entre les installations imposantes des 20 constructeurs d’avions et les stands plus modestes des 2 000 sous-traitants alignés dans les hangars d’exposition. Les premiers sont installés dans la partie noble dite des «Champs-Elysées», la principale artère du salon, à proximité du tarmac où sont exposés les plus gros avions. Cette année, Dassault peut se targuer d’occuper la plus grande surface. Si Boeing se contente de 1 200 m², Airbus, lui, est passé de 3 000 à 2 500 m2, plan d’économies oblige. A l’intérieur du chalet, Philippe Prost, directeur des salons et des conférences de l’avionneur européen, compense ingénieusement la réduction d’espace par un recours accru aux technologies. Fini les encombrantes maquettes d’avions, place à des colonnes numériques sur lesquelles il suffit d’effleurer le nom d’un appareil pour le voir apparaître sous forme d’hologramme.

A deux jours de l’ouverture, le parking où seront stationnés un très gros porteur A380, un A350 et un A320 (pour les avions de ligne), mais aussi des hélicoptères et quelques drones, prend des allures de casse-tête. Il faut réussir à tous les faire tenir sur le tarmac selon leur ordre d’arrivée et de sortie pour les démonstrations en vol. Chaque jour, entre 20 et 30 avions, sur les 150 exposés, se livrent à une exhibition de huit à dix minutes. Dans une tour discrètement installée au milieu du salon, Pierre Buffet et Tim Batten commentent les passages à basse altitude et les virages sur l’aile. «C’est un exercice compliqué. Nous avons affaire à des industriels pour lesquels les enjeux se comptent en centaines de millions d’euros. Nous devons valoriser les avions tout en restant factuels. Pas question de qualifier de sublime tel ou tel appareil», détaille Buffet, dont la voix grave accompagne la plupart des grands meetings aériens.

Festival de Cannes

Ces défilés à 10 000 pieds d’altitude sont aussi là pour rappeler que Le Bourget, durant ses quatre premiers jours, est dédié du matin au soir à la signature de contrats. Lors de la précédente édition, en 2015, Boeing a annoncé 145 commandes pour 18 milliards de dollars tandis qu’Airbus en décrochait 124, pour 16 milliards. Le salon est une caisse de résonance et le décompte des «deals» engrangés par chacun des deux principaux constructeurs est un rituel, même si certains contrats, déjà signés depuis plusieurs semaines, sont gardés sous le coude pour être annoncés durant cette semaine particulière.

En prévision de leurs futures acquisitions, les patrons des compagnies aériennes défilent sans interruption dans les chalets, pour des rendez-vous calés plusieurs semaines à l’avance. Pour Airbus, chaque dirigeant en prévoit, en moyenne, sept par jour. Tom Enders, le PDG, Fabrice Brégier, le directeur général, ou encore John Leahy, le directeur commercial, disposent chacun d’un bureau et d’une salle à manger pour recevoir leurs invités de marque. A l’heure du déjeuner, le traiteur Potel et Chabot leur concocte un «filet de lieu jaune comme un minestrone» ou un «rôti et morilles aux jus».

Le timing des rencontres, comme l’acheminement, doit être réglé au millimètre. Pas question de revivre l’épisode où les deux principaux dirigeants d’Airbus s’étaient fait refouler par la sécurité, qui ne les avait pas identifiés. Les soubresauts diplomatiques imposent aussi quelques précautions : impensable cette année chez Airbus, Boeing ou tout autre constructeur qu’un représentant de Qatar Airways croise son homologue de la compagnie nationale d’Arabie Saoudite alors que leurs Etats respectifs sont à couteaux tirés (lire ci-dessous).

Si les discussions s’arrêtent théoriquement à 19 heures dans les chalets, elles se poursuivent, le soir venu, autour de quelques tables étoilées parisiennes. A l’instar de ce qui se pratique au Festival de Cannes, les constructeurs organisent chacun leur soirée de gala. Airbus reçoit cette année place Vendôme – Safran à la Fondation LVMH, dans le bois de Boulogne – et l’électronicien Thales au musée de l’Orangerie, en bordure du jardin des Tuileries. Les négociations s’y poursuivent en vol de nuit… et peuvent parfois durer jusqu’au prochain Bourget.

ParFranck Bouaziz, Photo Marc Chaumeil

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