Salim Shaheen, shérif de «Nothingwood»

Publié 13/06/2017 en Cinéma

Salim Shaheen, shérif de «Nothingwood»
La vie entière de Salim Shaheen (à gauche) est un tournage.

Critique

Génie autoproclamé de la série Z, le grand manitou du cinéma afghan fauché tient la vedette dans le passionnant documentaire de Sonia Kronlund.

Voici l’intéressante histoire de Salim Shaheen, l’histoire de son personnage. Voici son portrait, un documentaire sur une fiction. Réalisateur et acteur afghan aux 110 films, idole de lui-même et de son peuple, père de ses enfants, mari de ses deux épouses, conteur de sa propre légende et de celle de son pays, héros de ses nombreuses vies.

Nous sommes dans le domaine de l’extraordinaire : ainsi et par exemple, la mère de Salim Shaheen est née dans plusieurs endroits à la fois. Cela s’explique, vous verrez, très simplement, l’extraordinaire n’a pas besoin d’être compliqué, il a seulement besoin d’être plaisant : ou en fin de compte, et ce n’est pas si simple, d’être intéressant.

Mégalomanie. Celle qui en fait le portrait apparaît par moments aux côtés de son sujet, dans l’encadrement du conte. Sonia Kronlund, dont on connaît mieux la voix que le visage, anime depuis 2002 l’émission radiophonique les Pieds sur terre, pour laquelle elle a produit de nombreux documentaires sonores. Son film Nothingwood, portrait en pied de Salim Shaheen et de sa troupe, est peut-être aussi un autoportrait – non pas en ce qui concerne la mégalomanie, mais en ce qui concerne la narration (sa fabrication, mais aussi son accumulation, sa fabrication en série) : chercher une histoire, transformer chaque document en récit pour donner au monde, sans jamais s’arrêter, des récits du monde.

La réalisatrice, donnant de la voix dans le portrait de Salim Shaheen himself paru dans Libération lors du dernier Festival de Cannes (où le film passait à la Quinzaine des réalisateurs), ramasse la question de son film en ces termes : «A quoi sert le cinéma ?» Car Salim Shaheen n’a que le cinéma à la bouche, et toujours la main à la pâte. Sa vie entière est aussi un tournage, où l’amour de l’art ne se passe pas de raisons : tout cela, c’est évident, ne sert pas à rien.

Il y a peut-être dans ce film une autre question, similaire puisqu’elle tient à joindre à son tour l’utile à l’agréable, le fonctionnel au divertissant : qu’est-ce qui est intéressant ? Qu’est-ce qu’une bonne histoire ? Ici, on accède aux images d’un pays en guerre, l’Afghanistan actuel et les soubresauts de son passé récent, à travers le récit qu’en font Shaheen et ses films : on arrive à l’image possible d’un lieu réel par d’autres images, qui elles sont fictives, schématiques, follement divertissantes, et avec beaucoup d’action. On accède à du compliqué par du simple, organisé et mis en scène par une figure d’Auteur absolu, de démiurge mythomane et improvisateur, un pur inventeur de mythes (avant tout de son propre mythe, identifié à celui de l’Afghanistan tout entier : ce n’est pas pour rien que sa mère est née dans tout le pays).

Ex nihilo. Nothingwood, le royaume d’après Holly et Bolly, se donne comme une création à partir de rien, par-delà document et récit, au-delà de la réalité et de la fiction : du cinéma ex nihilo, la fable d’un monde qui s’invente lui-même, débarrassé de la vérité. Sonia Kronlund et Salim Shaheen, chacun étant le double de l’autre, cherchent l’intéressant à l’état pur, et ils le trouvent à chaque pas : là où il suffit de bien savoir raconter les histoires pour qu’elles prennent une place dans le réel. Quelque chose comme l’épisode ultime de cette grande série Z que la critique avait nommé «politique des auteurs», où l’histoire du cinéma et l’histoire du monde se produisaient l’une l’autre dans la tension d’un perpétuel aller-retour.

ParLuc Chessel

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