Expressions régionales : La cagagne au miron, ça pègue !

Publié 11/03/2018 en France

Expressions régionales : La cagagne au miron, ça pègue !
Un «miron», c’est un chat du Centre Est. Au rayon animaux, les régions nous gâtent.

Langue

Il arrive qu’au détour d’un voyage dans un coin de France qui ne nous est pas familier, l’oreille soit titillée par un mot inconnu. Un dico-atlas vient nous guider dans le bourrier des locutions locales.

«On s’entruche» ou «on détrisse» ? «On prend une gueille» ou «on ramasse une pive» ? «Tu fais le rampon» ou «tu me passes le tamarin» ? On dirait bien de la langue étrangère, non ? En fait, ce sont des termes de notre riche Hexagone, chaque région ayant ses particularités, ses petits mots et ses vastes débats, comme celui de la sempiternelle baston entre la «chocolatine» et le «pain au chocolat» (variante : le «crayon à papier» contre le «crayon de bois»). Expressions différentes, sonorités variées : on ne parle pas le même français à Lille, à Marseille, en Bretagne ou en Corse, et c’est ce que rappelle d’une manière imagée et drôle l’Atlas du français de nos régions (sorti en octobre) de Mathieu Avanzi, chargé de recherche au Fond national de la recherche scientifique belge et auteur d’une thèse sur l’intonation du français. Après avoir travaillé sur les «accents» de France, de Suisse et de Belgique, «j’ai mis en place en 2015, avec des collègues, des enquêtes sur Internet en vue de tester la vitalité et l’extension de certains régionalismes du français, nous explique le chercheur de 36 ans, pour atteindre une population plus large que celle qui est habituellement utilisée dans le domaine des sciences du langage, et touchant donc plusieurs milliers de personnes au lieu des 20 ou 30 habituels dans ce genre de questionnaire».

Des milliers de réponses reçues, Mathieu Avanzi tire un ouvrage tout à fait vivant où on retrouve des mots comme «chicons», «cagouille», «dracher», des variations de prononciation (le lait qu’on dit [lé] ou [lè] suivant sa région), des cartes rigolotes avec les mots usités pour chaque région, une sorte de dictionnaire, au fond, de mots très terre à terre : «On observe que ce sont souvent les mêmes domaines conceptuels qui sont touchés, reprend l’auteur : les mots de la maison ou de l’école (serpillière, crayon, fermer la porte à clef, sachet), la faune et la flore, souvent des mots que l’on retrouvait d’ailleurs en patois, mais qui tendent à disparaître sous la pression du français standard.»

Le français tel qu’on le parle majoritairement, codifié et normé par les milieux savants de la fin du Moyen Age, ne s’impose pas de la même manière sur l’ensemble du territoire. Ce sont d’abord dans les régions autour de Paris que l’on a parlé français, les plus éloignées se sont francisées plus tard. Et les parlers dialectaux influencent avec plus ou moins de vigueur le français qui les supplante. Et plus la francisation est tardive, plus les particularités régionales sont fortes.

«Il existe trois principales sources aux régionalismes, analyse Mathieu Avanzi. Les « calques », d’abord : les mots qui viennent du patois ou des langues régionales ancestrales. Les « archaïsmes » ensuite : ces mots du français ancien qui ont disparu en français standard mais qui se maintiennent ailleurs, par exemple les déjeuner-dîner-souper remplacés au début du XIXe siècle par les petit-déjeuner-déjeuner-dîner.» Enfin, «les innovations locales, comme le tancarville, du nom d’un petit village de Seine-Maritime, qui désigne le séchoir à linge métallique de nos grands-mères, ainsi dénommé par ses créateurs parce que sa forme rappelle celle du pont de Tancarville», conclut Mathieu Avanzi. Le français régional a de bien beaux restes.

Ramasse-bourrier

Dans le Grand Ouest, on ne parle pas de bordel ou de dawa ou de bigntz, mais de «bourrier». Il désigne des ordures, des déchets, tous les trucs dont on veut se débarrasser. C’est aussi le lieu où on dépose des cochonneries et donc le «ramasse-bourrier», c’est ? Un ramasse-ordure, une pelle quoi. 

Nareux

Un mal qui touche souvent les enfants en voie d’adolescence, mais pas que, c’est ­celui qui consiste à avoir de la répugnance à boire dans le verre de quelqu’un d’autre, ou d’être archi-deg quand un intrus se permet de piocher dans notre assiette. Il n’y aurait pas de mot en français standard. A part «hygiéno-obessionnel» ? 

Cagagne

On aura reconnu l’ambiance lou soleillou du Grand Sud, où «déféquer» se dit agréablement «caga», francisé en «caguer». Exemple : «Il me fait grave caguer.» ­A noter le terme de «cagagne», qui désigne des selles liquides, magnifiquement nommées «drisses» dans le Nord. Plus glam que «chiasse», disons. 

Dégun

On reste dans l’ambiance Pagnol avec ce «dégun», qui se prononce avec le «un» de «brun». Un mot emblématique de la cité phocéenne, qui signifie «personne». Et qui a noblement fait son entrée en 2016 dans le Petit Robert. «Degun» n’est pas rien, donc. 

Fregone

Quand même plus joli que «serpillière», non ? En provenance du Grand Sud, venant du verbe «fregar» qui signifie «frotter», il a comme mot voisin «peille», et encore plus à l’est, «pièce». Incroyable diversité des mots pour parler de ce chiffon pour ­laver les sols, qui semble ­fasciner les patois : «cinse», «patte», «panosse», «bâche», «wassingue». Qui a dit que la France était un pays crade ? 

Gauger

Un mot forcément en provenance de Bourgogne (les escargots, la pluie, tout ça) : être «gaugé», là-bas, c’est «être exposé à une forte pluie», «avoir les vêtements trempés», «avoir marché dans une flaque». 

(S’)entrucher

Non, rien à voir avec ce que tu crois, ­lecteur mal tourné ! «On s’entruche» veut dire «on s’étrangle», «on s’étouffe», «on avale de ­travers» (du champagne, par exemple, le verbe vient de Champagne-Ardenne). Synonyme : «escané», plus métaphorique, car c’est «être étouffé» – par des problèmes d’argent, au hasard. 

Loches

Qui ne connaît pas la ­fameuse expression «On n’est pas rendus à Loches» (version abrégée : «On n’est pas rendus») ? En gros, ça signifie «on est loin d’arriver au but qu’on s’est fixé», «on n’est pas sortis de l’auberge». Selon la rumeur (et selon l’auteur de l’Atlas du ­français de nos régions, ­puisque c’est de ça dont on parle), l’expression viendrait de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la ligne de démarcation séparait ­Loches (en zone libre) de Tours (zone ­occupée). 

Miron

Et ron et ron ? Bingo, un «miron», c’est un chat du Centre Est. Au rayon animaux, les régions nous gâtent : un «cayon» (ou «caïon»), c’est un porcdans les Alpes (#balancetoncayon ?), un «darbon», une taupe, et le «luma», un escargot petit-gris dans l’Ouest. Un autre ? Une «rapiette», c’est un lézard gris, ou lézard des murailles, à ne pas confondre avec le lézard vert, bien entendu. 

Péguer

On l’entend parfois dans d’autres régions que le Grand Sud («Putain ça pauque velu», par exemple), le verbe «péguer» vient de l’occitan «pego» qui signifie «colle». Donc ­«je pègue», c’est que «je colle», «je suis légèrement ­poisseux», «j’ai sué toute la journée», etc. On n’insiste pas, on a compris. 

Quiché

Encore une locution du Sud, terre fertile en expressions diverses et imagées, que ce verbe «être quiché» (ou «esquiché») signifiant «être écrasé», «serré les uns ­contre les autres» dans un endroit où il y a beaucoup de monde. Par exemple, «je suis grave (es)quiché sur la ­ligne 8» (ou à la station gare du Nord aussi). 

A dreuze

Cette ravissante locution nous vient du breton, on peut aussi l’écrire «a-droez» ou «à dreuze». Elle signifie «de travers» ou «en travers». Exemple : la route était glissante, ma voiture est partie a-dreuz. Exemple breton : il était à a-droez, il était bourré. 

Bouiner

Un bien joli mot, limite exotique (de l’Ouest), avec sa variante «bouener», qui veut dire «ne rien faire de sérieux», «ne pas avancer dans son travail». Glander quoi, en français clair. 

Signofile

Bon, on ne peut pas considérer la Suisse comme une région de la France, mais l’auteur de l’Atlas ayant étendu son sujet au français tel qu’on le parle dans les pays francophones, on ne va pas se priver de ce régalant «signofile», un clignotant pour les Romands, alors que les Belges utiliseraient plutôt un clignoteur. Remarque, ils se servent d’un «essuie» pour drap de bain, alors… 

Ticler

Tout à l’Est, on «ticle» la porte, c’est-à-dire qu’on «la ferme à clé» (ou «à clef»), un verbe qui vient de «ticlet», à l’origine «le petit bras de levier d’une porte», et par extension «une poignée». Donc la porte, tu la «clenches» (Nord-Est) ou tu la «barres» (Nord) ? On peut aussi la «cotter» (Est), la ­«claver» (Sud-Est) ou la «crouiller» (Ouest). 

Véritable

Les connaisseurs auront compris, on parle ici d’un 50 cl de bière, dans le Vaucluse, un «sérieux» dans le Centre-Est, un «baron» en Normandie, un «distingué» dans l’Extrème Sud-Ouest de l’Hexagone. Dans le doute, et l’angoisse de se retrouver avec un mesquin demi, demander une pinte ou une grande binouze, ça marche à tous les coups. 

ParEmmanuèle Peyret

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