Dans le Gange, la pollution toujours en odeur de sainteté

Publié 11/03/2018 en Planète

Dans le Gange, la pollution toujours en odeur de sainteté
Rien qu’à Bénarès (ici en 2013), chaque jour, 1,3 milliard de ­litres d’eaux usées se déversent dans le Gange.

Reportage

Eaux usées, résidus industriels, cendres voire corps de défunts… Malgré les plans d’action, la plus sacrée des rivières indiennes reste sale et voit son débit réduit.

Il est 6 heures du matin, et Bénarès semble ne pas s’être couché. Le long des ghâts, ces volées de marches qui descendent vers le Gange, des centaines de pèlerins, les reins ceints d’un pagne, se baignent dans le fleuve sacré de l’hindouisme. Un homme s’incline, les mains jointes, face au disque rouge du soleil qui surgit à l’horizon à travers l’épaisse couche de pollution. Au pied d’un temple d’où parviennent des psalmodies, un vieillard enchaîne des postures de yoga sous les yeux des touristes. Le long des 5 kilomètres de quai bordés de bâtiments anciens, des balayeurs en gilet fluo s’activent pour nettoyer la ville de 1,4 million d’habitants avant l’arrivée du Premier ministre indien, Narendra Modi, et d’Emmanuel Macron, ultime étape de la visite d’Etat de trois jours du président français.

Sur le ghât Harishchandra, à même la promenade, des silhouettes enveloppées de papier doré brûlent sur des bûchers. Assis par terre, quatre garçons jouent aux cartes en attendant leur tour, leur défunt posé à côté d’eux. Les familles font parfois des centaines de kilomètres en bus pour pouvoir réaliser un des vœux les plus chers des croyants hindous : incinérer leur proche dans la ville sainte et disperser ses cendres dans le Gange, une «déesse à la pureté sans tache». Bilas, 16 ans, fils et petit-fils de batelier, s’y baigne chaque jour, «seulement le matin, quand l’eau est propre, c’est bon pour ma santé». Lorsqu’il lâche ses rames pour se rincer la bouche avec l’eau du fleuve, sa barque s’arrête net. Les eaux qui descendent de la chevelure du dieu Shiva et des hauts plateaux de l’Himalaya sont comme mortes, étouffées par la pollution.

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Cocktail malodorant

Dès 1986, un «plan d’action pour le Gange» a été lancé. Les différentes phases se sont succédé sous plusieurs gouvernements, des usines de retraitement des eaux ont été construites, mais la situation s’est aggravée en même temps que la démographie indienne explosait. Depuis 2011, une Mission nationale pour le nettoiement du Gange est en cours, dont le budget a été augmenté par Modi lors de son élection, en 2014. Selon le site officiel, 1,3 milliard de litres d’eaux usées domestiques se déversent chaque jour dans la seule ville de Bénarès, ainsi que 260 millions de litres de résidus industriels provenant de tanneries, distilleries, papeteries, manufactures textiles, usines pharmaceutiques et de fertilisants… A ce cocktail malodorant s’ajoutent les résidus des 40 000 corps brûlés chaque année et les corps directement immergés dans le fleuve, lestés d’un bloc de béton, pour des raisons religieuses (enfants, femmes enceintes…) ou financières : une crémation au bois coûte entre 50 et 300 euros, soit plus qu’un salaire mensuel de base. Circonscription où s’était parachuté le Premier ministre pour être élu député, Bénarès est une vitrine pour le BJP, le parti nationaliste hindou au pouvoir, qui a promis d’en faire «la première « smart city » du pays», concept à la mode mais à la définition floue. «L’immense problème du pays, c’est la corruption, qui empêche de faire des infrastructures de bonne qualité et laisse les pauvres de côté», s’énerve Prim Kumar, 64 ans, assis sur une marche. L’ex-enfant des rues, à la tête d’une filature de soie, a connu un Gange vigoureux et poissonneux. «Un tiers des habitants de Bénarès vivent dans des bidonvilles ou dans la rue, beaucoup font leurs besoins dehors. Au lieu d’installer des bancs publics inutiles, les autorités devraient d’abord construire des toilettes sur les quais et réparer le crématorium électrique, moins polluant et moins cher. Cette idée de « ville intelligente » n’est qu’un nouveau plan marketing pour les médias.»

Pompes à bras

Sabot après sabot, une vache, animal sacré de l’hindouisme, descend un escalier de pierres en se dandinant, indifférente aux singes qui jouent dans les hauteurs d’un échafaudage abandonné sur la façade d’un palais décrépit. Dans les ruelles de la vieille ville, des balayeurs font disparaître les restes des déchets domestiques brûlés pendant la nuit, faute de système de ramassage municipal. Au détour d’une venelle, un égout est rompu, et on saute de pierre en pierre pour éviter la flaque. Un tuyau d’eau courante, visiblement corrodé, baigne, lui, dans le caniveau. L’eau du robinet, qui est extraite du Gange ou des nappes souterraines, n’est distribuée que deux fois cinq heures par jour. Les plus riches pompent directement dans la nappe phréatique depuis chez eux. Mais selon le département de géographie de la prestigieuse Université hindoue de Bénarès, un cinquième des habitants n’a pas d’accès direct à l’eau potable, même de piètre qualité.

Lors de la mousson, de juin à septembre, le niveau du fleuve monte jusqu’au pied des maisons et engloutit quai et escaliers. Quelques mois après, les traces de décrue dessinent des lignes foncées sur les murs, et il faut parfois marcher sur la terre nue pour atteindre le bord de l’eau. Selon les habitants, le niveau de la rivière est anormalement bas alors que les pluies ont été abondantes. C’est que le problème du Gange a ses racines bien en amont, ce qui a des conséquences pour tout l’Etat de l’Uttar Pradesh et ses 200 millions d’habitants, dont près d’un quart de musulmans. Alors que des barrages hydroélectriques réduisent le débit, les activités agricoles ont un impact important sur la quantité et la qualité de l’eau. Bruno Dorin, chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) détaché au Centre des sciences humaines (CSH) à New Delhi, fustige les effets pervers de la «révolution verte» lancée dans les années 60 pour éradiquer la famine et basée sur l’utilisation de semences à haut rendement avec irrigation et engrais chimiques : «C’est devenu une catastrophe environnementale. L’encouragement aux monocultures [riz, blé, canne à sucre, coton, ndlr] a généré une érosion de la biodiversité, la baisse des nappes phréatiques, la salinisation et la pollution des eaux, qui déclenche des épidémies de cancer. La mise en place d’un système agroécologique, qu’on voit fleurir à certains endroits, s’impose.»

Pour remplacer les puits désormais à sec, les autorités ont installé des pompes à bras dans la région, que l’on voit trôner, flambant neuves, dans les cours des immeubles et des fermes. Sanjay Sarma travaille pour l’ONG Act and Help, qui a creusé depuis quinze ans 350 puits dans les villages les plus défavorisés. Le militant l’assure : «L’accès à l’eau s’est vraiment amélioré depuis l’élection de Narendra Modi. Tout le monde a maintenant un point d’eau à moins de 500 mètres de chez lui. Mais il faut désormais creuser au moins à 80 mètres, contre une trentaine auparavant.» Et la pureté de l’eau souterraine n’est plus garantie.

Coca-cola

Tiraillé entre ses objectifs écologiques et la nécessité de développement d’un pays qui compte un tiers de la grande pauvreté mondiale, le gouvernement indien peine à mettre en place des mesures radicales. Dans le village de Nagarpur, à une vingtaine de kilomètres de Bénarès, Nandlal Master se bat contre l’usine Coca-Cola en service depuis 2002. «Pour produire 250 000 litres de soda, ils pompent au moins 1 million de litres d’eau par jour. Nos puits se sont asséchés, et en 2013, la nappe phréatique a été classifiée « zone noire », ou « extrêmement critique ». Mais malgré les procès et les manifestations, la maison mère américaine n’a pas arrêté la production, se désole le professeur des écoles, qui s’échine à sensibiliser les institutions pour obtenir gain de cause. Ils ont dû arrêter de rejeter dans nos champs l’eau lourdement polluée au plomb, cadmium et chrome, mais désormais, elle est envoyée par pipeline jusque dans le Gange.»

Depuis son laboratoire perché au-dessus du ghât Assi, où la délégation officielle embarquera pour une croisière d’une heure sur le fleuve, Mahant Ji, prêtre à la tête d’un ordre religieux et ingénieur en électronique, se bat sur le terrain scientifique. «Les autorités ont classé le Gange en « rivière de classe B », soit « apte à la baignade ». Ce qui signifie que les bactéries fécales coliformes ne devraient pas excéder un taux de 500 pour 1 ml. Or nos relevés montrent des taux de 49 000 à 4,1 millions le long des berges. Malgré ses bonnes intentions, le gouvernement s’obstine à utiliser des systèmes obsolètes qui ont prouvé leur piètre utilité, alors qu’il existe des techniques modernes pour éviter le rejet des égouts dans la rivière. On a des nouveaux plans d’action, des nouveaux Premiers ministres, mais la même histoire se répète.»

En prévision de la visite officielle, un long ruban de goudron frais a été coulé durant plusieurs nuits par-dessus les nids de poule de la rue principale de Bénarès, et une couche de peinture passée sur le mobilier urbain poussiéreux. Ce lundi, au bord du fleuve sacré, les berges boueuses et les détritus auront disparu, emportés par un lâcher de barrage. Le temps de quelques heures, le Gange retrouvera un peu de sa splendeur passée.

ParLaurence Defranoux, envoyée spéciale à Bénarès

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