Inde : le grand je stratégique de Macron

Publié 11/03/2018 en Planète

Inde : le grand je stratégique de Macron
Emmanuel Macron avec des étudiants indiens, samedi à New Delhi.

Récit

Accueilli en grande pompe par le Premier ministre Narendra Modi, le président français a accumulé accolades, signature de gros contrats, et rencontre décontractée avec des étudiants locaux, selon un protocole désormais rodé lors de ses visites à l’étranger.

Les colonnades du Rashtrapati Bhavan résonnent sous les 21 coups de canon. Les chevaux de la garde indienne ne bougent pas une oreille, même quand la Marseillaise retentit. Seul sous un dais au milieu de la cour du palais présidentiel, Emmanuel Macron fait une rapide revue de troupes, rangées pour la parade. Depuis samedi, l’Inde sort le grand jeu pour la première visite d’Etat française depuis la venue de François Hollande, en 2016. La veille au soir, le Premier ministre Narendra Modi était venu accueillir le président français et son épouse sur le tarmac, une attention «très rare», vante l’Elysée. Depuis, les deux dirigeants n’ont pas manqué une occasion d’afficher leur proximité, entre accolades, sourires complices et discussions à table.

Deux mois après le voyage de Macron en Chine, Paris et New Delhi mettent en scène leur volonté de rapprochement. «A chaque visite à Pékin, les Chinois nous regardent un peu plus de haut. La France prend peu à peu conscience qu’elle est une puissance moyenne face à un super-géant, et elle cherche des alliances avec d’autres puissances moyennes, comme l’Inde», analyse Jean-Joseph Boillot, conseiller économique au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii). A New Delhi, Pékin n’est jamais cité ouvertement. Mais les allusions aux «risques d’hégémonie sur le monde» face auxquels l’Inde et la France partagent des «valeurs communes», la «liberté et la démocratie», sont incessantes. Le sous-continent se sent cerné par la construction de bases maritimes chinoises dans toute la zone indo-pacifique. La signature, samedi, d’un accord offrant aux navires de guerre indiens un accès dans les bases militaires françaises de l’océan Indien (à la Réunion, et peut-être à Djibouti et à Abou Dhabi) a des allures de soulagement pour le pays.

«Les nouvelles routes de la soie chinoises menacent les équilibres dans l’océan Indien, assure Emmanuel Macron à la presse française. Notre premier objectif ici est stratégique, avec le partage d’informations classifiées et la protection des mers. J’irai, comme je l’ai dit, chaque année en Chine. Mais l’intimité de la relation stratégique n’est pas la même.»

A lire aussi
Avec l’Inde, le solaire se lève au Sud

Développement personnel

Une intimité qui passe par la construction conjointe de 36 Rafale et de 6 sous-marins Scorpène, déjà entamée, et sur la signature de 12 milliards d’euros de contrats pour le groupe aéronautique Safran, qui va fournir des moteurs à la compagnie indienne civile SpiceJet. Un autre milliard d’euros a été signé dans les domaines des transports et de l’énergie solaire. Malgré les vœux de cadres de Dassault, aucune autre série d’avions de chasse n’a été commandée par le premier pays importateur d’armes au monde.

En revanche, la tenue du premier sommet de l’Alliance internationale pour le solaire, dimanche (lire page 9), n’a pas empêché les négociateurs français et indiens d’évoquer «un pas très significatif» dans le projet de livraison de 6 réacteurs EPR à Jaitapur (Etat du Maharashtra sur la côte ouest du pays), dans les limbes depuis une dizaine d’années. L’Elysée a même annoncé «le lancement des travaux de ce qui serait la plus grande centrale du monde pour la fin 2018». Un horizon très optimiste vu la mobilisation citoyenne locale contre ce mégaprojet, le fait que les deux nations ne se sont toujours pas entendues sur le prix et que l’Inde aimerait bien juger l’opération sur pièces alors qu’aucun EPR n’a encore été mis en service dans le monde…

Avec 1,3 milliard d’habitants, dont 600 millions de jeunes de moins de 25 ans, l’Inde pèse lourd sur le plan démographique. Un des objectifs du déplacement était de doubler le nombre d’étudiants indiens en France (5 000 actuellement), de simplifier les procédures de visas et de reconnaître mutuellement des diplômes. C’est donc avec entrain que le Président s’est plié, samedi après-midi, à une rencontre avec des étudiants locaux, un exercice désormais rodé lors de ses visites à l’étranger. Face à 350 jeunes triés sur le volet, et moins directs que ceux rencontrés à Ouagadougou, il a mis les interprètes au chômage technique en attaquant en anglais, et ce malgré la présence d’étudiants francophones. Fascinés par le parcours, la jeunesse et la décontraction du chef de l’Etat, plusieurs jeunes lui ont demandé des conseils pour «réussir dans la vie». Très à l’aise en coach de développement personnel, le locataire de l’Elysée en a profité pour s’autocongratuler, assurant avoir «travaillé dur», «être allé à contre-courant», «n’avoir jamais essayé de trouver une reconnaissance dans le regard des autres». Leitmotiv : «Acceptez d’aller au lit avec beaucoup de doutes. Mais refusez de vous lever le lendemain matin avec ces doutes.» Et lorsque la modératrice l’a enjoint à accélérer, il a lâché : «Je vais vous donner un autre conseil : ne respectez jamais les règles !» De quoi remporter la mise. «Nous avons aimé sa manière de se mélanger avec les jeunes, sa franchise. Il est très jeune, très ouvert, on le sent proche de nous», a ainsi estimé Agrima Singh, 21 ans.

A lire aussiDans le Gange, la pollution toujours en odeur de sainteté

«Commentateurs fatigués»

Plus tard, le Président reconnaîtra qu’il aurait aimé aborder des questions plus sensibles, sociales ou religieuses – sachant que Narendra Modi s’est fait élire sur un message nationaliste hindou, et que son parti, le BJP, encourage l’islamophobie. «L’Inde est le deuxième pays musulman du monde, et Narendra Modi ne peut pas être contre les musulmans. Il a été élu dans la plus grande démocratie du monde, il a pris des ministres musulmans, il a évolué», dira après coup Macron à un groupe de journalistes français. La visite du chef d’Etat français du Taj Mahal, trésor architectural moghol, dimanche après-midi, est d’ailleurs un signal fort en direction du sécularisme indien, alors que les extrémistes hindous cherchent à en gommer l’histoire musulmane, et que le dernier jour, lundi, sera consacré à la visite de Bénarès, ville sainte de l’hindouisme, en prise avec une crise majeure d’accès à l’eau (lire ci-contre).

Dimanche, devant la communauté française réunie dans le luxuriant jardin de l’ambassade, Emmanuel Macron a rappelé «l’importance des liens mutuels» et la position stratégique de l’Inde dans «un contexte géopolitique profondément renouvelé». Et lâché quelques mots de politique intérieure : «Nous allons continuer à faire évoluer la France en profondeur, avec bienveillance et détermination […]. Seuls des commentateurs fatigués voudraient que ça s’arrête, mais ça ne s’arrêtera pas demain, ni dans un mois ni dans trois mois.» Un long discours durant lequel plusieurs personnes se sont évanouies, sous le coup de la chaleur ou de l’émotion. Ou les deux.

ParLaurence Defranoux, Envoyée spéciale à New Delhi

Print article

Laisser un commentaire

Please complete required fields