Violences à Lille : la L1 perd le Nord

Publié 11/03/2018 en Sports

Violences à Lille : la L1 perd le Nord
Samedi soir au stade Pierre-Mauroy à Lille.

Décryptage

Consécutive au cinquième envahissement de terrain de la saison, l’agression des footballeurs du Losc samedi soir par des supporteurs de leur propre équipe a fait tomber l’un des derniers tabous qui résistait dans le monde pro : l’intégrité physique du joueur.

Si le foot est un monde en soi, c’est une vision de fin du monde : 200 à 300 supporteurs lillois descendant d’une tribune située derrière les buts à l’issue du match nul (1-1) des Nordistes samedi contre le Montpellier Hérault, vissant le cinquième budget prévisionnel de Ligue 1 (90 millions d’euros pour la saison) à l’avant-dernière place du classement et des scènes terribles où, selon l’envoyé spécial de l’Equipe, trois joueurs lillois – le Franco-Ivoirien Nicolas Pépé ainsi que les Brésiliens Thiago Mendes et Thiago Maia – ont été frappés par des hommes ayant préalablement pris la précaution de rabattre leur capuche sur le visage. Les slogans à l’avenant : «Si on descend [en Ligue 2], on vous descend.» La maison brûle. L’entraîneur Christophe Galtier : «J’habite en centre-ville. Je vais être attendu chez moi par des supporteurs ? Et les joueurs aussi ? Si c’est ça le foot, autant arrêter la saison maintenant.»

Quelles incidences sur les joueurs ?

Dans un football totalement déterritorialisé (les joueurs vont et viennent de partout) et où la notion de club a explosé sous l’effet des changements de pied capitalistiques, les sélections voyant par ailleurs la part du calendrier qui leur est allouée fondre tous les jours, le joueur figure, de fait, la dernière frontière : s’il tombe aussi, il n’y a plus rien. Jusqu’à samedi, le joueur constituait encore une limite que le public n’avait pas franchie : ce sont des stadiers niçois (et non des supporteurs) qui avaient frappé les Bastiais Romaric N’Dri Koffi et François Modesto en octobre 2014 après l’envahissement de la pelouse de l’Allianz Riviera. Et c’est un salarié du club de Bastia qui s’en était pris au gardien lyonnais Anthony Lopes en avril dernier, ouvrant la voie à d’autres exactions commises par des stadiers.

Des supporteurs frappant des joueurs, à plus forte raison du club qu’ils soutiennent, c’est inédit, même si chaque envahissement de terrain (cinq en L1 et L2 cette saison, record d’Europe) laissait cette perspective en suspens. Le milieu lillois Yassine Benzia : «Des joueurs ont eu peur, on a un groupe assez jeune et ce genre d’images n’arrivent pas tous les jours.» Son capitaine, Ibrahim Amadou, a entretenu sans le vouloir une sorte de lien un peu dérisoire entre l’attitude des supporteurs incriminés et les résultats de l’équipe : «Les supporteurs ont réagi comme si le championnat était fini et qu’on était déjà descendus en ligue 2. Mais il reste neuf matchs. C’est comme s’ils n’y croyaient plus alors que nous, on y croit encore. Ceux qui veulent nous soutenir sont les bienvenus. Les autres, ils peuvent rester chez eux.» Lire une situation sous le prisme exclusif du résultat et de sa responsabilité dans celui-ci : un joueur marche ainsi, la plupart s’interdisant d’élargir le champ de vision parfois par timidité, souvent pour ne pas être accusés de se chercher une échappatoire.

Comment la direction du Losc a-t-elle réagi ?

Par la bouche de Marc Ingla, son directeur général : «C’est une situation inacceptable. J’en profite pour remercier le travail des services de sécurité. Ils ont bien géré la situation. On a presque 200 caméras de sécurité, on va avoir zéro tolérance avec la violence. On va faire des analyses des situations spécifiques [sur la foi des images vidéo] des violences et des coups qui ont été portés.» En pratique, ces mots ne sont pas adressés au public, mais à la commission de discipline de la Ligue professionnelle, celle-ci ayant «condamné fermement les débordements» survenus au stade Pierre-Mauroy avant de mettre ce dossier au menu de son ordre du jour de jeudi, des mesures conservatoires étant dans l’air avant même les conclusions de l’instruction.

Quelque chose était dans l’air. Christophe Galtier l’a reconnu samedi devant les micros : «Je savais que cela pouvait arriver. Je parle avec les gens.» Le déroulé des incidents intrigue. L’envahissement du terrain n’a pas été consécutif à un fait de jeu ou un événement embrasant subitement les fans. Il est survenu au coup de sifflet final, les supporteurs concernés ayant sagement attendu l’épilogue pour s’exécuter ensemble, une coordination ayant tout de même impliqué plusieurs centaines d’individus. Lundi dernier, le président du club, Gérard Lopez, avait accepté de recevoir les responsables des associations de supporteurs au domaine de Luchin (le centre d’entraînement du club) pour désamorcer leur mécontentement, la structure capitalistique pour le moins opaque – trois paradis fiscaux (Luxembourg, Hongkong, îles Vierges) dans la chaîne de propriété du Losc – du club depuis son rachat à l’homme d’affaires français Michel Seydoux en janvier 2017 attisant le fantasme d’une fuite des actuels propriétaires en cas de descente en Ligue 2, c’est-à-dire d’un dépôt de bilan. La direction du Losc attendait quatre personnes : les supporteurs sont venus à cinquante, l’homme d’affaires luxembourgeois ayant payé de sa personne pour éteindre la méfiance de ses interlocuteurs. Ça n’aura pas empêché les violences de samedi.

Dans quelle situation se trouve le club ?

Il est bien entendu intellectuellement malhonnête d’expliquer, et encore moins de justifier, les incidents de samedi à la lumière de l’étrange pièce qui se joue depuis quelques mois dans les Hauts-de-France depuis quelques mois : envahir un terrain où se trouvent encore les acteurs, c’est violer un sanctuaire appartenant aux vingt-deux joueurs et à celui qui les arbitre, toute contrainte physique étant par définition inacceptable. Avant les incidents de samedi, la saison 2017-2018 des Dogues relevait cependant déjà de la science-fiction, avec forte présomption de mensonges réitérés (Lopez affirmant qu’il a acheté le club avec son propre argent, la presse luxembourgeoise évoque des emprunts obligataires), déterritorialisation poussée à des hauteurs inédites dans l’Hexagone (Jorge Campos, l’homme-fort du Losc, est salarié non pas par le club mais par le holding luxembourgeois qui le possède), journaliste se pointant bourré en conférence de presse et clauses permettant sans rire à l’ex-entraîneur viré en novembre Marcelo Bielsa de réclamer quelque 18,6 millions d’euros à ses anciens patrons.

Le même Bielsa avait poussé le cynisme communicationnel au bout du bout cet automne, lors d’une conférence de presse restée dans la légende où il avait raconté craque sur craque avant de conclure, pince-sans-rire : «Je ne mens jamais. Non pas par éthique personnelle : je sais que si je mentais, je tomberais foudroyé.» Dans le même ordre d’idée, l’Equipe dévoilait début février les salaires des joueurs : d’un club dont le déficit structurel se situe dans une fourchette comprise entre 20 et 40 millions d’euros par an, ceux-ci apparaissent en pleine inflation, les contrats signés cet été de Thiago Maïa (250 000 mensuels), Thiago Mendes (180 000) ou Anwar El-Ghazy (150 000), additionnés aux prix extravagants payés pour les mêmes sur le marché des transferts, paraissant déconnectés de la valeur réelle des joueurs comme des austères réalités de la Ligue 1.

L’aura démiurgique de Bielsa a un temps servi de pare-feu. Il est permis de penser que l’ex-sélectionneur argentin était là pour ça, du moins en partie. Les illusions ne durent qu’un temps.

Que vont faire les instances ?

Huis clos, retrait de points, match délocalisé : tout est sur la table. Pour le reste, la DNCG, le gendarme financier du football français, a discrètement rétrogradé le Losc en Ligue 2 à titre conservatoire cet hiver, ce qui veut dire que les garanties bancaires que Lopez lui a mises sous le nez ne l’ont pas convaincu que le club saurait faire face à ses obligations contractuelles à venir : un coup de semonce, le club donnant rendez-vous en juin, quand il «retrouvera une situation parfaitement normale» et pourra «relancer et déployer de manière concrète et visible le projet d’investissement de croissance ambitieux promis». Alors que la Ligue pro n’est plus, en pratique, qu’une agence marketing s’occupant de délocaliser des matchs à midi ou de floquer des maillots en mandarin pour complaire au marché asiatique, l’image de supporteurs frappant des joueurs est mortelle.

Le fond de l’air lillois est un peu sinistre, une histoire de dépossession où tout le monde navigue à vue sans savoir ce qu’il fait là – pas plus un Lopez que l’on imagine aux abois qu’un Amadou que l’on envoie se faire transférer en Angleterre tout en faisant la sourde oreille au club acheteur, et qui regardait samedi ses équipiers prendre des coups de latte après un match. C’est en Ligue 1 et nulle part ailleurs.

Quand Lopez a débarqué à Lille, une grande banque a refusé d’héberger les comptes du club : pas assez net. Selon Canal+, le président du Losc promenait samedi au stade Pierre-Mauroy un éventuel investisseur battant pavillon hongkongais, un tour de passe-passe supplémentaire pour faire rentrer de l’argent frais dans un bateau ivre. Il aura vu des joueurs de foot se faire casser la gueule. La L1 est dans la nuit.

ParGrégory Schneider

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