Orbán à Jérusalem, à la rencontre de son double israélien

Publié 18/07/2018 en Planète

Orbán à Jérusalem, à la rencontre de son double israélien
Viktor Orbán, le 6 avril à Szekesfehervar, en Hongrie.

Analyse

Nétanyahou et son homologue ont scellé un rapprochement fondé sur le nationalisme, le rejet des migrants et la haine de George Soros. Une alliance actée par la première visite du dirigeant hongrois dans le pays, jeudi.

«Bromance», «âmes sœurs»… Pour décrire le curieux attelage Nétanyahou-Orbán, Haaretz use du langage amoureux. Comme l’écrit Anshel Pfeffer, éditorialiste dans le quotidien de la gauche israélienne et biographe du Premier ministre : «Il n’y a pas de pays au monde qui ressemble plus à l’Israël de Nétanyahou que la Hongrie d’Orbán. Deux Etats de 9 millions d’habitants, dirigés par des nationalistes chevronnés qui s’accrochent au pouvoir malgré les accusations de corruption en effaçant la culture démocratique, cultivant la xénophobie et un sentiment de siège pour apeurer leurs électeurs.»

Attendu mercredi soir à Jérusalem, le Premier ministre hongrois entame une visite officielle en Israël jusqu’au 20 juillet. Une première, un an jour pour jour après la venue aussi historique que polémique de Benyamin Nétanyahou en Hongrie à l’occasion d’un sommet du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie).

Antisémitisme sélectif

En 2017 à Budapest, le leader israélien avait alors absous de tout antisémitisme son homologue (admirateur déclaré de l’amiral Miklós Horthy, régent hongrois allié d’Adolf Hitler qui permit la déportation des deux tiers des Juifs hongrois, soit près d’un demi-million de personnes). Et ce, alors que s’étalait dans les rues hongroises le visage de George Soros, bête noire de Viktor Orbán, dans le cadre d’une énième campagne gouvernementale antimigrants diabolisant le philanthrope hongro-américain en multipliant les allusions complotistes à sa judéité. Au grand dam de la communauté juive hongroise, qui avait alerté Nétanyahou.

C’est que «Bibi» a l’antisémitisme sélectif. Les dérapages de Mahmoud Abbas, le raïs palestinien, sont inacceptables, quand ceux d’Orbán sont négligeables. D’autant que sur le reste, les deux hommes, pionniers de la vague «illibérale» qui déferle sur le monde occidental, sont d’accord sur tout. Et plus spécifiquement leur politique radicale antiréfugiés, usant d’une même rhétorique où George Soros joue le rôle du méchant «globaliste» qui tirerait les ficelles de toutes les ONG progressistes, en Terre sainte comme à l’Est. A ce titre, tous deux ont passé des lois visant à affaiblir les ONG «financées par des agents étrangers» : Israël pas plus tard que cette semaine, Orbán en juin, avec un texte surnommé «Stop Soros».

«Inquiétant»

Selon Haaretz, des envoyés hongrois auraient inspecté le mur de séparation israélien en Cisjordanie et sa clôture à la frontière égyptienne avant d’ériger leurs propres barbelés antimigrants, équipé de système de surveillance israélien. Cette entraide ne s’arrête pas là : d’après la télévision israélienne, les diplomates de l’Etat hébreu auraient poussé ces derniers mois l’administration Trump à «ouvrir ses portes» à Orbán afin de rompre son isolation en Europe et promouvoir une nouvelle vague de leaders nationalistes en rupture avec Bruxelles. Tout aussi troublantes : les activités de Black Cube, société privée employant des vétérans du renseignement israélien, en Hongrie. Des agents de la firme basée à Tel-Aviv, tristement célèbre pour son implication dans l’affaire Weinstein, auraient, d’après Politico, activement participé à la campagne de délégitimation des ONG orchestrée par le Fidesz (le parti d’Orbán) lors des élections d’avril.

Pour sa part, la Hongrie d’Orbán s’est abstenue lors de tous les votes de résolutions onusiennes visant Israël, y compris celle condamnant la reconnaissance de Jérusalem comme capitale par les Etats-Unis. Une position à contre-courant de la doxa européenne, tout comme la décision d’Orbán de snober Ramallah (d’ordinaire un passage obligé) mais pas le mur des Lamentations, généralement évité car situé dans les Territoires occupés selon le droit international.

Le centriste Yaïr Lapid, principal opposant à Nétanyahou, s’est indigné à la radio de voir le tapis rouge déployé pour «un homme qui considère Horthy, celui qui a tué mes grands-parents en Hongrie, comme un grand leader. Le fait que Nétanyahou fasse de nous les meilleurs amis de ces régimes européens est inquiétant». Lapid fait ici référence à la normalisation de l’extrême droite est-européenne par Nétanyahou, de l’Autriche à la Pologne.

Brader la mémoire de l’Holocauste

Dernier exemple en date : le blanc-seing donné à la nouvelle législation polonaise sur l’Holocauste (interdisant l’imputation des crimes nazis aux Polonais) par l’administration Nétanyahou, malgré les cris d’orfraie de toute la classe politique et les vives condamnations du Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, institution quasi gouvernementale. Peu importe pour Nétanyahou, qui voit dans ces régimes nationalistes tentés la «démocrature» un miroir et le moyen d’enfoncer un coin dans une Union européenne honnie et toujours plus désunie, même au risque de brader la mémoire de l’Holocauste.

«Pendant longtemps, et à raison, Israël s’est considéré comme membre du club des démocraties, a déclaré Daniel Shapiro, ambassadeur américain à Tel-Aviv durant les mandats de Barack Obama, à l’agence juive JTA. Aujourd’hui, on voit une tentation d’alignement sur l’illibéralisme, sur ceux qui ont le vent en poupe : Trump, Poutine, Orbán et Duterte». La venue d’Orbán finit d’acter cette bascule, en attendant le président philippin, qui s’est comparé à Hitler, et pourrait visiter Israël dès septembre.

ParGuillaume Gendron, correspondant à Tel-Aviv

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