En Irak, des marais assoiffés et des fermiers désemparés

Publié 07/10/2018 en Planète

En Irak, des marais assoiffés et des fermiers désemparés
Un buffle d’eau en train de traverser mercredi un cours d’eau qui passe encore à Ishan Hallab.

Environnement

Dans le sud du pays, une sécheresse sans précédent a contraint les habitants à fuir ou à pomper démesurément dans le Tigre et l’Euphrate pour sauver terres et bêtes.

Ils sont partis avant la fin de l’été. Ils ont tout emporté, sauf un morceau de grillage et une arche de roseaux, là-bas, sur le petit promontoire d’où on voit très loin à l’horizon. Il y a encore quelques mois, cet horizon était émeraude : eau et roseaux. Désormais, il n’y a que du sable, de la terre craquelée et des buffles faméliques qui marchent contre le vent. En moins de six mois d’une sécheresse sans précédent, les marais de Mésopotamie, dans le sud de l’Irak, ont changé de visage. Alors, dans le village d’Ishan Hallab comme ailleurs, des familles ont plié bagage. «En un an, la surface inondée a diminué de moitié», estime Jasim al-Asadi, ingénieur pour l’ONG Nature Iraq dans la petite ville voisine de Chibayish. De mémoire d’homme, il s’agit du pire épisode de sécheresse qu’a jamais connu la région – excepté son assèchement volontaire par le régime de Saddam Hussein au début des années 90.

En cause, la baisse du débit des fleuves Tigre et Euphrate, qui alimentent les marais. En quatre mois, le niveau de l’Euphrate à Chibayish a diminué de plus de 80 cm, selon Jasim al-Asadi. Trois facteurs peuvent expliquer cette baisse historique : la présence de barrages en amont des deux fleuves (notamment en Turquie), la mauvaise gestion des ressources en eau et le changement climatique. Car cette année, le manque de pluie est dramatique et les températures anormalement élevées. Début octobre, le mercure dépasse encore les 45 °C dans la journée.

Buffle mort

«Il s’agit de régions vulnérables», rappelle le climatologue Hervé Le Treut, président de l’Institut Pierre-Simon-Laplace, qui souligne la «hausse de température plus sensible sur les continents secs». Une hausse qui aggrave encore l’évaporation de l’eau des marais de Mésopotamie. «Ce temps n’est pas naturel», déplore Sayeed Hamid Ghaazi, un des rares habitants d’Ishan Hallab à être restés sur place. Une cinquantaine de familles ont déjà quitté l’endroit, assure-t-il. Lui n’a que 35 ans mais en paraît beaucoup plus, le front plissé par les soucis. «Ça fait deux ans qu’il n’y a pas de pluie», se désole-t-il, le regard levé vers le ciel désespérément bleu. Le manque de pluie est doublement redoutable pour les marais, situés en aval des grandes zones agricoles irakiennes. «Si la pluie joue son rôle naturel d’irrigation, les fermiers ont moins besoin de pomper l’eau du Tigre et de l’Euphrate, explique Jasim al-Asadi. Mais s’il ne pleut pas, alors les agriculteurs pompent énormément pour compenser le manque d’eau. Et les marais meurent de soif.»

Le paysage est à pleurer. Les roseaux, d’un jaune inquiétant, penchent la tête. Le sol affleure, les canaux de navigation se sont raréfiés et de nombreux endroits ne sont désormais plus accessibles en barque. Deux motos passent au loin, dans une zone auparavant inondée. Même le bruit des marais a changé : le son du vent dans les roseaux est devenu plus sec, craquant. On voit çà et là flotter le corps d’un petit buffle mort. Appelés ici «jamous», ces bovins survivent difficilement à la sécheresse. Ils ne peuvent plus s’abreuver dans les marais car la baisse du débit du Tigre et de l’Euphrate fait entrer les eaux salées du golfe Arabo-Persique dans le chenal du delta. «Si le bétail boit au marais, il s’empoisonne et meurt», résume Sayeed Hamid Ghaazi. Et de désigner la bufflonne que sa fille Naba, 11 ans, est en train de traire : «Celle-là, son petit est mort il y a deux mois.»

«Pas de solution»

Partout dans les marais, le récit est le même : ici, un éleveur a perdu neuf bêtes. Là, cinq. Plus loin, chez Haidar Murad Hassan, dont le troupeau comptait 50 jamous, 20 sont morts. Au total, dans le sud de l’Irak, les troupeaux ont fondu de plus de 30 % par rapport à 2017. Or le bétail constitue souvent le seul capital des familles. Derrière la jovialité habituelle des habitants du marais, les visages sont graves, les regards inquiets. «Si l’eau ne va pas bien, je ne vais pas bien», lâche un frère de Haidar Murad Hassan. Conséquence de ce réchauffement, les éleveurs doivent se rendre chaque jour à Chibayish pour acheter des tanks d’eau. Trois, quatre, parfois cinq allers-retours quotidiens, plus d’une heure de bateau à chaque fois. Il faut payer l’essence. Et l’eau. Et la nourriture pour les buffles, car la végétation ne suffit plus.

Il serait pourtant facile de faire renaître la vie. «Le stock semencier de ce type de marais a une longue durée de vie, note en effet Beth Middleton, chercheuse en écologie à l’Institut d’études géologiques des Etats-Unis et présidente de la Society of Wetland Scientists. Et quand des pluies normales reprennent, les plantes peuvent facilement repousser.» Encore faudrait-il qu’il pleuve…

En 2009 et 2015, déjà, les marais ont survécu à une grande sécheresse. «Mais on avait alors pu trouver des solutions, explique Jasim al-Asadi. En 2015 par exemple, les réservoirs des barrages de Mossoul et Haditha étaient pleins, et le gouvernement avait accepté de laisser passer de l’eau pour augmenter le niveau du Tigre et de l’Euphrate. Cette fois, il n’y a pas de solution.» En raison du manque de pluie et des retenues d’eau aux barrages turcs, les bassins des deux fleuves sont à un niveau très bas. En juillet, le taux de remplissage des réservoirs des barrages irakiens n’était que de 10 %, selon l’AFP. Alors, dans les marais, on espère, on prie pour que «la Turquie laisse passer l’eau» et pour qu’il pleuve. Sans trop d’espoir toutefois. «L’essentiel du changement climatique est à venir, on ne voit que des symptômes, assure le climatologue Hervé Le Treut. La situation est inévitablement appelée à changer dans ces régions.»

A Ishan Hallab, Sayeed Hamid Ghaazi n’a nulle part ailleurs où aller. Mais si l’eau ne revient pas, il faudra bien qu’il parte. Il sera alors obligé de quitter une enclave de paix pour des zones potentiellement violentes. Voilà la possible conséquence supplémentaire de la sécheresse : des milliers de déplacés en plus dans les banlieues pauvres de Bassora ou de Bagdad. Ce dont l’Irak n’a nul besoin.

ParEmilienne Malfatto, Correspondance en Irak

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