Payal Parekh : Bouffée d’oxygène

Published 17/08/2015 in Portrait, Terre

Payal Parekh à Tunis, le 24 mars 2015. (Photo Isabelle Rimbert)

PORTRAITL’activiste et scientifique indienne parcourt le monde pour dénoncer l’action néfaste des multinationales contre l’environnement.

C’est un sourire éclatant, comme une promesse d’espoir dans un regard qui, d’emblée, aimante l’intérêt. Quand on la croise une première fois, au Forum social mondial de Tunis, à l’entrée du printemps, Payal Parekh distribue la parole lors d’une journée de convergence de militants de la coalition pour la justice climatique. Des activistes du monde entier venus de multiples réseaux, ONG, plateformes, pour caler une série d’actions et de mobilisations avant, pendant et même après la COP 21, à Paris, en décembre. «On parle beaucoup parce qu’il faut agir partout. On sait aussi que cette COP, échec ou succès, ne sera qu’un point de départ d’un mouvement venu d’en bas, pas une fin en soi.»

Payal Parekh, 42 ans, est global managing director pour la jeune ONG américaine 350.org, présente dans quinze pays. Et qui, entre campagnes en ligne et manifestations publiques de masse, lutte pour une action radicale pour sauver la planète et rêve de contribuer à une théorie du changement. Contre le charbon en Inde ou l’oléoduc Keystone XL aux Etats-Unis. Pour l’arrêt du projet de traité commercial transatlantique (Tafta) ou le désinvestissement du secteur des combustibles fossiles. «Un combat contre les investissements immoraux, s’anime-t-elle. Il faut affaiblir le pouvoir politique de l’industrie des énergies fossiles pour sortir de l’impasse climatique. Nommer les ennemis. Retirer des capitaux du problème pour les injecter dans les solutions.»

Surtout, ne lui parlez pas de leader, de porte-parole ou d’hommes ou femmes providentiel(le)s. Elle ne veut que des voix qui parlent pour les sans-voix. «Sur le terrain, des gens qui n’ont rien sont prêts à tout perdre et à se battre pour sauver leur vie, quand nous, on a tellement et on fait si peu.» Et la voilà qui parle de «ces paysans, ces pauvres, ces déplacés victimes du changement climatique ou de grands projets inutiles, ces oubliés qui ont envie de se battre sur le long terme alors que leur vie, à court terme, est dévastée. Cela force le respect».

Payal Parekh gravite allègrement dans la galaxie des gardiens de la planète, où se croisent, se mutualisent les stratégies, et s’échafaudent les résistances. Elle est un trait d’union entre les experts climat rompus aux cénacles des grands sommets et les militants du développement auprès des communautés fragilisées. Une forme de lutte globale à l’heure de la mondialisation, où les Etats ont quasi-accepté un désarmement unilatéral face aux multinationales. Et où des militants, de ZAD locales en actions planétaires, tentent d’incarner des alternatives. «Tout est lié, débite à vitesse grand V cette amoureuse du running. Pauvreté, climat, énergie, etc. Je me bats contre ça parce que je veux voir le verre à moitié plein .» Elle zappe : «Et en finir avec la condescendance des pays riches aussi. Le droit de vote des femmes a été instauré en 1950 en Inde ? Vingt et un an plus tard en Suisse.»

Fille d’une famille aisée de Bombay, père ingénieur et mère commerçante, Payal Parekh a multiplié les allers-retours entre son pays-continent et les autres continents. Elle a 6 ans lorsqu’elle suit son père aux Etats-Unis, avant d’étudier un an en Allemagne lors d’un échange scolaire, puis de rentrer passer son bac en Inde. Dans une librairie militante, elle tombe sur un livre qui dénonce les désastres écologiques causés par des firmes financées par la Banque mondiale. «Cela m’a ouvert les yeux, et j’ai rejoint une petite ONG, dans l’Etat du Gujarat, qui travaillait auprès de populations dont le seul accès à l’eau potable avait été détourné au profit d’une entreprise, et qui devaient utiliser de l’eau de mer pour arroser leur champ.» Elle rejoint ensuite la National Alliance of People’s Movements, qui milite pour les droits humains, contre la privatisation des ressources naturelles ou l’accaparement des terres. Il s’agit d’animer des campagnes contre des barrages qui ont déplacé des populations, ou d’appuyer à Bombay les luttes contre les évictions forcées des bidonvilles.

Entre-temps, elle décroche un doctorat en océanographie au Massachusetts Institute of Technology. «J’ai toujours pensé que la science donnait des clés, mais que les réponses aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux étaient politiques et qu’il fallait donc créer des rapports de forces.» Elle multiplie aussi les conférences à Harvard pour financer des projets d’école, dénonce l’impunité d’Union Carbide à Bophal, tout en s’interrogeant, déjà : «A quoi sert-il de se battre si l’on ne change pas la nature du système ?»

Puis c’est le sommet de l’OMC mis en échec, en 1999 à Seattle, date de naissance médiatique de l’altermondialisme. Et des actions de désobéissance civile contre la Banque mondiale et le FMI à Washington. C’est le début de sa connexion avec des militants du monde entier pour poser les premières pierres d’un autre monde possible. «Je suis anticapitaliste, dit-elle, mais je vis dedans et j’ai mes contradictions…»

Après un nouveau passage en Inde, Payal Parekh renoue avec les études universitaires. Deux ans à l’université de Berne, en Suisse, à travailler sur la modélisation en 3D des océans, à se pencher sur l’impact de la fertilisation sur les gaz à effet de serre. Elle y rencontre son futur mari, «un antiquaire anar qui n’a pas de compte en banque». Avant de replonger à nouveau dans l’activisme, en Inde, en Californie avec International Rivers pour plancher sur le commerce du carbone, ou au siège de Greenpeace, à Amsterdam.

Que dit-t-elle de ses années d’études scientifiques doublées d’actions militantes, de cette double vie «moitié indienne-moitié américaine», elle qui vit désormais à Berne ? Elle dresse ce constat : «Il faut tirer les leçons du passé. Travailler sur des actions enracinées dans le réel, appuyer les communautés les plus touchées qui ont souvent des solutions sur ce qui doit changer réellement et ne pas se contenter de slogans.» Toujours en mouvement, celle qui, il y a quelques jours encore, se battait aux côtés des sans-papiers en Suisse, ne goûte guère les grandes conférences, altermondialistes ou onusiennes, comme la COP à venir. «Mais cela permet d’échanger, de s’engueuler, de converger. D’accepter nos différences entre réformistes, radicaux, anars. Il n’y a pas de chemin unique pour arracher des avancées et jeter les bases d’une révolution du changement, des pratiques et de la pensée.» Elle n’a ni la résignation de certains vieux révoltés ni le réalisme froid de jeunes exaltés. Mais elle se veut lucide et l’espère : «On capitalise des petites victoires comme sur le gaz de schiste, on ne rêve pas tous du grand soir, mais on refuse de se laisser manger par le désespoir.»

Terre en tête A quelques semaines de la COP 21 (conférence des Nations unies sur le climat), à Paris, Libération est allé à la rencontre de ces femmes et de ces hommes qui agissent pour l’environnement, en différents points de la planète.

Déjà publiés : Almir Suruí NarayamogaThierry SalomonSeyni NafoElizabeth KolbertEmmanuel Druon


Christian LOSSON

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