Alexandre Tharaud, du sang neuf dans Beethoven

Published 21/10/2018 in Musique

Alexandre Tharaud, du sang neuf dans Beethoven
Avec les sonates opus 109, 110 et 111, Alexandre Tharaud s’attaque à un Everest de la littérature pianistique.

Rencontre

Au festival Pianoscope, à Beauvais, le pianiste a joué les trois dernières sonates du compositeur allemand dont il vient de sortir une version sur disque.

Qu’est-ce qu’une maladrerie ? Tout simplement un hospice pour lépreux. Et c’est dans la superbe Maladrerie Saint-Lazare, à l’écart du centre-ville de Beauvais (Oise), qu’Alexandre Tharaud a inauguré la semaine dernière une série de concerts dans le cadre du festival Pianoscope, qui lui a proposé une carte blanche. Le soliste tout-terrain en a profité pour parcourir allègrement de nombreux territoires : un récital Beethoven, des lectures de son livre, de la musique de chambre, une performance méditative, un concert «entre amis», une exposition photographique… Tharaud a montré aux festivaliers un maximum de ses facettes. Relevons-en quelques-unes in situ.

Ce mois-ci, le pianiste de presque 50 ans a sorti son premier disque Beethoven. Tiens donc. L’amateur a déjà la possibilité de l’écouter, au disque, dans une immensité de répertoires : baroque (Scarlatti), classique (Mozart, Haydn), romantique (Chopin, Brahms), moderne (Satie), incontournable (Bach), mais aussi variété (Barbara) et jazz (le Bœuf sur le toit). Le voici au débotté, après un disque post-romantique (Rachmaninov) et un single Debussy, qui nous assène du Beethoven. Et pas n’importe quel Beethoven : celui des trois dernières sonates, l’Everest de la littérature pianistique, dont il suffit de prononcer les numéros d’opus pour que silence se fasse. Pourquoi n’en joue-t-il que maintenant ? «Mais j’en joue depuis toujours ! J’ai abordé l’opus 109 à 13 ans. Beethoven est un des compositeurs que je programme le plus en concert.» Et d’expliquer qu’il n’y a pas de bon moment pour enregistrer. «Cela sort du ventre. Le répertoire macère pendant des décennies. Le désir d’enregistrer est physique, c’est comme vomir : on se retient, et à un moment on ne se retient plus.»

«Météorite». L’un des attraits de l’instrumentiste est de raconter tout cela avec sourire et profondeur. Car, à rebours de l’image qu’il renvoie via les photos de ses livrets ou les vidéos dans lesquelles il joue sur des Steinway dans des châteaux abandonnés, Alexandre Tharaud est un individu souriant, drôle, qui allie à son physique frêle et son teint diaphane une légèreté de contraste très plaisante. Donc voilà : vomir Beethoven, tout en ayant «une énorme responsabilité. Beaucoup de gens vont acheter mon disque comme une référence. La pression est énorme. Ce n’est pas une épée, mais une météorite qui risque de s’abattre sur moi. On m’attend, ce qui n’était pas le cas dans ma jeunesse, je ne me sentais pas responsable».

Dans les coulisses de la Maladrerie, alors que sur scène son piano est en cours d’accordage et que les portes vont s’ouvrir au public du festival, la star évoque la nécessité d’engagement : «Il ne faut pas enregistrer un disque pour soi. Ce n’est pas un plaisir personnel ou égocentrique. Il faut être honnête avec le compositeur et faire preuve d’humilité – un mot toujours bizarre quand on est un peu connu. Il faut y aller nu, voilà. Quand on est nu, on est soi-même, on ne se cache pas. Nu, on peut faire de bons disques.» Et il sourit, en verve. Au grand jeu des sorties de CD annuelles pour signaler au monde sa présence, il aimerait non pas en faire moins, mais plus. «Enregistrer, c’est une vie en soi. On s’isole quelques jours, on pleure, on travaille en profondeur. Si je pouvais, je le ferais tous les mois. J’enregistrerais plus de contemporains, l’intégrale de Bach…» Car le statut de pianiste est cruel : «On n’a pas assez d’une vie pour tout jouer. Et enregistrer, encore moins», se plaint celui qui aimerait aujourd’hui se tourner davantage vers les compositeurs russes ou français.

«Camembert». Dans la Maladrerie, sous l’immense charpente en bois, Tharaud entame la première des trois dernières sonates qu’il interprète ce soir-là. A ses côtés, une tourneuse de page : Emmanuelle, la quarantaine, une professeure de piano qui enseigne à Beauvais. Elle est attentive, suit la partition, mais jette aussi parfois un œil en coin sur les mains du pianiste. Elle est traversée par les mêmes sentiments que Tharaud, qu’elle exprime un peu différemment. Elle dodeline de la tête, ferme parfois les yeux. Les observer tous les deux si synchrones et en même temps si dissemblables est un plaisir. Depuis qu’on a lu Montrez-moi vos mains, le livre de Tharaud paru l’an dernier, on est plus attentif à l’existence des tourneurs de pages. Des accordeurs. Des pompiers dans les coulisses. Et du public dans la salle.

Le concert n’est que traversée. Il faut faire venir la musique du compositeur vers le public, il faut que le public arrive dans la salle et tout ce beau monde doit voyager de conserve pendant le récital. «Mes interprétations sont riches de tout ce que j’ai vécu. Il y a Beethoven, un peu moi et un peu les spectateurs. Cette rencontre modifie toujours l’interprétation. Nous sommes des médiums. Quand on décide d’être interprète, on est honnête quand on est disponible. Et sans vouloir être passéiste, je trouve que les interprètes du passé étaient plus disponibles qu’aujourd’hui.» Dans Beethoven, il pense surtout à Gilels, à Arrau ou Richard Goode. Mais le soliste a aussi son avis sur le public : «Quand cela ne marche, pas, c’est souvent qu’une partie du public n’est pas disponible. On le ressent. On pourrait découper le public comme un camembert : ceux qui sont stressés, ceux qui découvrent… Dans certaines salles, le public est au fond d’un siège rembourré et confortable. Pour aller loin, il ne faut pas être dans le confort. On n’est pas là pour se ramollir.»

Après l’écoute des trois sonates de Beethoven, jouées à la Tharaud, avec délié et légèreté, jamais vraiment là où on l’attend et pourtant sans multiplier les effets, on s’est dit que son totem pianistique devait être un petit animal facétieux, genre écureuil. Quand il s’est levé, le public, assis sur des chaises banales, l’a acclamé. Et celui qui ne sort jamais d’un concert content et souvent se remet à travailler dès son retour en loge a salué en disant : «Merci d’être là, c’est un lieu unique. Et je peux vous dire que j’en ai écumé, des granges et des léproseries.» Facétieux, on vous dit.

ParGuillaume Tion Envoyé spécial à Beauvais

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