Emoi, et Moix, et moi

Published 07/01/2019 in Sexe & genre

Emoi, et Moix, et moi
Yann Moix en 2013, à Paris.

Billet

Moi la quinqua, je fais flipper Moix car il voit sur moi ce qu’il advient de lui. Gros stress pour Narcisse.

Donc, l’écrivain-chroniqueur télé Yann Moix est incapable d’aimer une femme de 50 ans, et c’est viscéral, de l’ordre du cri du cœur : «Ah non, il ne faut pas exagérer ! Ça, ce n’est pas possible. […] Je trouve ça trop vieux.» Et d’expliquer (dans une interview accordée au magazine féminin Marie Claire, dont le lectorat oscille entre 30 et 60 ans) : «Elles sont invisibles. Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout.» Depuis c’est l’hallali, Moix cloué au pilori avec cohorte de noms d’oiseaux, goujat, pauvre type, petite bite et compagnie.

Décrépitude inexorable

En mars, j’aurai 52 ans. Ce que j’en dis, moi, des émois de Moix : la belle affaire. Pour commencer, cet avis complètement subjectif : tant mieux s’il se met hors-champ de ma catégorie. Moix, c’est pas le gros lot, tout de même. Ces poches sous les yeux, ce front tout ridé, ces oreilles qui commencent à s’allonger (on ne regarde pas assez les oreilles, baromètre pourtant très fiable en matière d’affaissement physique)… Pas extraordinaire du tout – sans compter l’air pincé-affligé-bilieux qui promet de bien longues soirées d’hiver. Oui, je l’évalue en maquignonne, et décide donc que ce cheval-là, non merci, pas un kopeck dessus. Je fais ma Moix, quoi. On fait tous notre Moix, à un moment ou à un autre, et on partage désormais tous ce regard de consommateur aiguisé comme la dague, formaté à et par l’image, avec sa propre doxa au rayon désir.

Moix pousse le bouchon en créant carrément une catégorie, un prototype, ses «invisibles», cette sous-caste des femmes quinquagénaires rassemblées en un troupeau déceptif, inenvisageable. Au vrai, il y a quelque chose de touchant, dans ce jusqu’au-boutisme : Moix, qui sacralise à l’inverse uniformément les corps des femmes de 25 ans comme s’il y avait également prototype, prouve dans cette binarité qu’il est dans la construction mentale. Celle d’un refuge théorisé, d’un doudou bien rassurant et bétonné, cet «extraordinaire» de Peter Pan ébloui. Moix a la trouille. Moix, 50 ans depuis le 31 mars, veut tout sauf être confronté à son propre reflet, Moix dans Marie Claire adresse à la décrépitude inexorable un vade retro satanas paniqué. Moi la quinqua, je fais flipper Moix car il voit sur moi ce qu’il advient de lui, car le décatissement progressif de ma façade est le sien et ce qu’il signifie (mort à l’arrivée), nous est commun. Gros stress pour Narcisse. Alors, Moix veut des preuves de vie, de sève, de chair fraîche. C’est basique mais cohérent.

Camarade de millésime

Cela dit, l’affolement de Moix est compréhensible, commun, rien d’extraordinaire une fois de plus. Les actrices de plus de 40 ans font régulièrement état du désamour que leur maturation suscite. Le culte de la jeunesse est antédiluvien, fuel de l’industrie cosmétique et de la chirurgie esthétique depuis des lustres. «Ça te rajeunit» est un des plus beaux compliments qu’on peut adresser à un être humain, «t’as l’air fatigué», une cruauté sans nom, «faire son âge» pire que de ne pas posséder une Rolex à 50 balais. Et, oui, on peut comprendre que mettre dans son lit la moitié de son âge (majeure, s’entend) soit rassurant, valorisant, preuve qu’en restant un «coup» on reste dedans.

Et puis, il existe un aspect, pas du tout abordé par Moix : mettre dans son lit la moitié de son âge (majeure, s’entend) peut s’avérer tout simplement intéressant. Car d’où un vécu moindre serait-il forcément gage d’ennui ? D’où aurait-on nécessairement moins à échanger qu’avec un camarade de millésime ? Pourquoi vouloir normer à tout prix la séduction ? Et au fait, pourquoi une femme qui prend amant plus jeune qu’elle-même est-elle taxée de cougardise quand c’est acquis comme «classique» de la part d’un homme ?

Allez, Yann, bisous d’une invisible.

 

ParSabrina Champenois

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