Ecouter les autres jouir

Published 31/03/2019 in Sexe & genre

Ecouter les autres jouir
Illustration de David Prudhomme, extraite de l’«Herbier sauvage».

chronique «ébats dis donc»

Le scénariste de bande dessinée Fabien Vehlmann a retranscrit dans «l’Herbier sauvage», dont le deuxième tome vient de paraître, des témoignages d’inconnus sur le sexe sous toutes ses formes.

Il est question ici de parler de sexe dans ses dimensions politiques, culturelles, sociétales ou (géo)graphiques. Aucune envie de vouloir imposer des normes, d’opposer des groupes ou de dicter des conduites à tenir. Simplement, en parler, en sourire, développer quelques théories et prendre position, parfois de manière absurde. Surtout, ne pas avoir peur d’en jouir. Retrouvez toutes les chroniques Ebats dis-donc.

Un homme de 34 ans. «Et puis, elle a joui super fort, en éjaculant dans ma gorge, une sorte de liquide et en s’évanouissant à moitié. (Il ouvre grand les yeux.) C’était une femme fontaine ! J’avais encore jamais vécu ça, c’était tellement intense, tellement excitant ! J’ai a-do-ré. Cette nuit-là, j’ai compris que c’était pas grave de se “masturber avec le corps de l’autre”, et j’ai arrêté de me poser trop de questions.»

Une femme de 32 ans. «J’adore baiser dehors. Depuis toujours, je crois. Comme l’a très bien dit un copain : “t’as vraiment quelque chose avec la rue, toi!” […] En fait, pour moi, l’excitation commence dès le moment où j’embrasse un mec en public : j’aime bien le côté exhib qu’il y a à rouler une pelle devant tout le monde. Pour moi, on est déjà clairement dans les préliminaires. Et ensuite, j’adore le moment où tu quittes le bar à deux, en cours de soirée, en sachant que tu vas baiser et que chaque recoin de la rue devient un terrain de jeu potentiel.»

Une fille de 18 ans. «De mon côté, j’ai dépucelé trois mecs, mais honnêtement, j’ai trouvé ça plus chiant qu’autre chose, ils connaissaient rien à rien. Le seul type de dépucelage que j’aime faire, c’est quand je drague une nana qui pense être une pure hétéro, que je l’amène à m’embrasser et qu’on finit par se peloter ou à se faire un cunni dans un coin. Mais bon, ça va rarement plus loin, on fait pas vraiment l’amour. Parce que pour moi, faire vraiment l’amour, c’est autre chose. Un cunni, c’est vrai que c’est intime, mais c’est pas comme si tu te livrais complètement. Faire une fellation, c’est pareil, ça reste un peu extérieur à toi. Tout ça, c’est du touche-touche.»


Fabien Vehlmann, scénariste de bande dessinée, connu pour ses Spirou et la série Seuls, aime se mettre aux terrasses de café pour donner rendez-vous aux gens et les laisser parler de cul, et il n’y a sans doute pas de plus belle activité. Il pose quelques questions, les laisse parler, se dévoiler. Cela donne une galerie de témoignages, l’Herbier sauvage, dont le deuxième tome vient d’être publié, avec des illustrations éthérées de David Prudhomme. Ces anonymes, de tout âge, comme les trois extraits de cet article, sont souvent attachants, libres, drôles, parfois tristes, obsédés par les partouzes ou fascinés par le café au petit matin, après l’amour.

Quand on parle de sexualité, certains préfèrent mettre dans des cases, imposer de vieilles normes moralistes ou des nouvelles. Fabien Vehlmann, lui, ne fait rien de tout ça : il ne juge pas. Simplement, il retranscrit. Ces petites histoires ne sont pas érotiques ou excitantes, elles sont au contraire un rappel que si chaque témoignage paraît extraordinaire, c’est sans doute que l’ordinaire n’existe pas. Non, vous qui lisez ces lignes, vous n’êtes pas horribles ou différents d’avoir ces pratiques ou fantasmes qui vous paraissent étranges, c’est simplement que tout le monde est différent. Il n’y a pas une normalité, mais une multitude de normalités. Et il y a des désirs, parfois contradictoires, qu’on accepte ou qu’on restreigne, à travers la complexité de nos vies et de nos parcours.

l’Herbier sauvage, second livre, Fabien Vehlmann et David Prudhomme, éd. Soleil-Noctambule, 166 pp., 19,99 €

ParQuentin Girard

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