Giro : Léonard de Vinci, le faux inventeur du vélo

Published 11/05/2019 in Sports

Giro : Léonard de Vinci, le faux inventeur du vélo
Une maquette du faux vélo de Léonard de Vinci, réalisée par L’École nationale supérieure d’art de Limoges en 2006.

L’histoire déraille

Le Tour d’Italie cycliste 2019, qui démarre ce samedi de Bologne, veut célébrer l’artiste et ingénieur de la Renaissance, mort il y a cinq cents ans. C’est lui qui aurait esquissé un projet de vélo. Problème, il semble aujourd’hui que cette invention soit en fait une manipulation grossière.

Le père de la Joconde est-il aussi celui de la bicyclette? La 102e édition du Tour d’Italie, qui s’élance ce samedi de Bologne pour 3 518 kilomètres de course et sans favori italien (Vincenzo Nibali ne devrait pas faire le poids face au Britannique Simon Yates, au Slovène Primoz Roglic ou encore au Néerlandais Tom Dumoulin), a prévu de rendre hommage à Léonard de Vinci. L’absolu génie de la Renaissance, disparu il y a cinq cents ans, sera tout particulièrement commémoré lundi, au départ de la troisième étape, en Toscane, dans la commune de Vinci qui l’a vu naître. Ce qui n’est que justice pour un inventeur hautement visionnaire qui, outre le parachute et le char d’assaut avec quelques siècles d’avance, a aussi imaginé le principe du vélo ? Las, la réalité historique se grippe sur cette machine : ce n’est pas en pédalant que Léonard de Vinci.

Le dessin a donné lieu à une maquette en bois, exposée au musée du créateur dans sa ville natale. Deux roues (avec huit rayons), une chaîne et un pédalier, un guidon et une selle. A peu de détails près (la forme du cadre et le guidon qui ne permet pas de tourner), cette esquisse du maître italien a tout du vélo moderne et brûle la politesse aux travaux de l’Allemand Karl von Drais, jusqu’alors considéré comme le géniteur du deux-roues en 1817 – en réalité, il s’agit d’une draisienne, dépourvue de pédales. La bicyclette par de Vinci est découverte sur le tard, en 1974, lorsque paraît un ouvrage collectif, The Unknown Leonardo, qui reprend le Codex Atlanticus, un ensemble de 1 119 feuillets d’anatomie, armes et autres sujets d’études compilés par le maestro entre 1478 et 1518n trésor jalousement gardé par la bibliothèque Ambrosienne à Milan. Augusto Marinoni, lexicographe spécialiste de Léonard, authentifie sur-le-champ le feuillet numéro 133, qui comprend au verso «un véhicule à deux roues que nous osons appeler bicyclette bien que cet engin soit très diffèrent de toutes les bicyclettes ayant jamais existé». Mieux que la future intrigue du Da Vinci Code : il s’avère que Léo serait le père caché du Velib.

Moine farceur

Plusieurs scientifiques s’étonnent de l’avancée technologique suggérée par ce croquis. Comment un homme de la Renaissance, aussi visionnaire soit-il, aurait-il pu concevoir un système de chaîne de transmission ? Marinoni persiste et signe dans les années 90 : il dégaine un autre recueil de Léonard, conservé à Madrid, qui contient un projet de fontaine mécanique, où des godets descendent dans l’eau par l’action d’une chaîne verticale.

Autre motif troublant : la forme grossière du dessin, avec des traits marron qui semblent avoir été ajoutés a posteriori. Hans-Erhard Lessing, professeur de chimie à l’université d’Um, en Allemagne, émet de sérieuses réserves en 1997 dans The New Scientist, citant le témoignage d’un autre expert de l’œuvre de Léonard, Carlo Pedretti, qui avait examiné le dessin en 1961 et qui n’avait pas du tout vu une bicyclette sur le papier, mais seulement deux cercles (transformés ensuite en roues) et deux arcs de cercle (qui deviendront la selle et le guidon). Pas de trace du pédalier et de la chaîne, à l’époque. Comme on sait que le Codex Atlanticus a été restauré par des moines de Grottaferrata, près de Rome, entre 1962 et 1970, la piste d’un religieux farceur ou trop imaginatif se fait jour.

Elève amant

Marinoni a une nouvelle fois la parade : si l’exécution graphique semble maladroite et si elle supporte des ajouts, c’est qu’elle est signée de Gian Giacomo Caprotti, dit «Salaì» ou «Salaj», disciple de Léonard dès ses 15 ans et vraisemblablement son amant. Autour de la bicyclette apparaît d’ailleurs la mention «Salaj» parmi des inscriptions indéchiffrables, caractéristiques de l’écriture de Léonard. L’élève se serait contenté de recopier un dessin original du maître qui a disparu.

La bibliothèque de Milan s’oppose à l’analyse des encres qui pourrait clore le débat. Mais la théorie d’un Léonard cycliste convainc si peu la communauté scientifique que le musée de Vinci précise lui-même sur son site internet : «En ce qui concerne la bicyclette, une partie des critiques attribue le design à Salaì, l’élève préféré de Leonardo, l’autre considère ce projet comme le résultat d’une extrapolation commise dans les années 60 lors de la restauration du Codex Atlanticus.» Un demi-aveu que, dans tous les cas, cet étrange croquis n’est pas de la main du célèbre inventeur. Reste un ultime mystère à percer autour de cet étrange feuillet numéro 133 : pourquoi a-t-on gribouillé sur l’autre face un visage inconnu, deux phallus et un anus ?

ParPierre Carrey

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