Julien Stéphan, gagner la Bretagne

Published 10/05/2019 in Sports

Julien Stéphan, gagner la Bretagne
Julien Stéphan.

portrait

Marqué par la catastrophe d’AZF et par sa grand-mère résistante, l’entraîneur de Rennes a mené son club à une victoire historique en Coupe de France.

Il est en poste depuis cinq mois et il a déjà son nom dans les livres d’histoire. Il y a deux samedis, Julien Stéphan a mené le Stade rennais à une victoire en Coupe de France et a renvoyé le PSG à ses tourments. Un titre que toute la ville attendait depuis 1971. François Pinault et descendance, les tauliers du club, en ont mouillé leur liquette, extatiques ! Quelques semaines plus tôt, l’institution bretonne s’était frayé un chemin jusqu’au 1/8e de finale de la Ligue Europa. Une épopée à l’échelle rennaise. 3 500 supporteurs avaient fait le déplacement à Séville, 5 000 s’étaient rendus à Londres contre Arsenal, et on en comptait 30 000 à Saint-Denis pour la 4e finale de coupe nationale des Rouge et Noir en dix ans.

«Les joueurs ont réussi à procurer beaucoup d’émotion. Il y avait une attente énorme qui a généré beaucoup de frustrations. J’ai le sentiment qu’ils nous donnent cet amour exacerbé parce qu’ils n’ont pu le donner ces dernières années à force de déceptions», livre le «Miracle Worker» de l’Ille-et-Vilaine, qui a mis fin à la spirale du doute. Chargé de la formation rennaise depuis 2012, le fils de Guy, adjoint de Didier Deschamps en équipe de France, s’occupe encore de la réserve à l’automne dernier. Son nom fleurit dans les gazettes en octobre quand Thierry Henry, nommé à Monaco, veut en faire son adjoint. Olivier Létang, le président délégué du Stade rennais, s’y oppose à sa façon – en réclamant une indemnité de transfert. Six semaines plus tard, suite aux difficultés de l’équipe en championnat, la direction du club débarque Sabri Lamouchi pour l’installer dans le baquet de premier pilote avec une période de probation supposée, vite balayée par un contrat en bonne et due forme. 46 000 euros net mensuel, selon l’Equipe, ce qui a le don de l’irriter. «Ce qui me dérange, c’est quand les chiffres sont loin de la réalité.» Peut-être qu’ils le deviendront sous peu, rapport à sa cote qui ne cesse de flamber. «A Rennes, c’était le coach qu’il fallait avoir, observe le défenseur Joris Gnagnon, aujourd’hui au FC Séville. Tout le monde voulait travailler avec lui. Il est calme, kiffe ses joueurs, et il y a du dévouement pour lui en retour. Il aime les gros matchs. Il sait qu’il est bon, nous, joueurs, on le savait aussi. Il ira loin.»

Nez busqué, petits cernes qui racontent les nuits trop courtes, chevelure noire d’encre impeccablement domestiquée avec une houppette en forme de virgule sur le haut du crâne, Julien Stéphan arbore le tablier de rigueur des entraîneurs au travail, le survêtement noir de pied en cape. Installé sur un canapé de la Piverdière, le centre d’entraînement du club, il étire ses phrases jusqu’à faire un sort à la syntaxe pour donner plus de détails. Il raconte sa longue expérience de formateur malgré son jeune âge, ses quatorze années à Dreux, Châteauroux, Lorient et Rennes, à partir du moment où il a fait le deuil de sa carrière de joueur à 28 ans. «Comme je n’ai pas de vécu de footballeur de haut niveau, je souhaitais prendre le temps de me former. J’ai appris sur le tas en accumulant de l’expérience à travers des centaines de séances d’entraînement, de matchs, de causeries…»

Guillaume, son cadet de deux ans, chargé de mission pour l’UNFP, le syndicat des footballeurs, assure que les divers apprentissages de Julien avec des équipes de jeunes «lui ont permis de comprendre les codes, de savoir comment ils vivent, fonctionnent, dialoguent – quelles sont leurs réactions, leurs attentes, ça lui a fait gagner du temps». Durant leur enfance nomade, au gré des transferts de leur paternel, ancien joueur et entraîneur professionnel, les deux frangins se défient constamment. «Ces déménagements ont développé notre capacité d’adaptation. Ils nous ont permis d’appréhender de nouveaux contextes, de comprendre différents environnements», se souvient l’aîné. Les deux louent encore le rôle de leur mère, femme au foyer, qui supplée l’absence du père, pris par un gratin chronophage. «Notre mère nous a mis dans les meilleures conditions possibles au niveau scolaire et sportif. Elle a sacrifié sa vie professionnelle pour nous élever.»

Chaque été, Julien et Guillaume vont passer leurs vacances chez leurs grands-parents dans les Côtes-d’Armor. Denise Le Flohic, leur grand-mère maternelle, est entrée dans la Résistance en 1943. Elle a été arrêtée l’année suivante et déportée au camp de Ravensbrück, puis à celui de Sachsenhausen. En mai 1945, elle est abandonnée dans un bois, après avoir résisté à une marche de la mort, avant de parcourir 500 kilomètres en dix jours, sans manger. «Mes grands-parents ont eu une grande importance dans ma vie. Ils incarnent le travail, l’humilité incarnée. Ma grand-mère maternelle, qui a connu la souffrance, la douleur, la déportation, c’est le courage à l’état pur», dit-il, affecté. Sous ses airs de premier de la classe qui fait l’unanimité, Stéphan cache un caractère d’airain. On l’imagine mal redevenir simple adjoint après avoir été le cornac de l’équipage, au contraire de son père. Lui se défend d’être consensuel. «Je suis respectueux de la hiérarchie, des institutions, des gens, oui. J’ai reçu une très bonne éducation. Par contre, j’ai mon caractère. Quand on n’est pas correct avec moi, l’étiquette du gendre idéal, elle est vite décollée.»

En 2001, il joue à Toulouse en national quand l’usine AZF explose à deux cents mètres à vol d’oiseau de chez lui. «Je me suis levé à 9 heures, j’ai senti un souffle. Très vite, toutes les baies vitrées de l’appartement ont explosé, les murs se sont fissurés. J’habitais au premier étage. J’ai eu la chance que le toit ne me soit pas tombé dessus. Je suis sorti paniqué, sans comprendre ce qui arrivait, j’ai vu des gens en sang partout. J’ai eu beaucoup de chance, ce qui n’a pas été le cas de tout le monde.» A l’époque, sorti du centre de formation du… PSG, il pensait faire carrière et ne connaissait pas encore sa future femme, directrice adjointe dans une école de formation pour les métiers médicaux et paramédicaux. Elle «vient d’arrêter», et ils ont un garçon et une fille (7 ans et demi et 5 ans). «Ils sont un peu jeunes mais ils verbalisent le fait qu’ils voient moins leur papa. Quand je suis avec eux, j’y suis à 100 %.»

Sur les gilets jaunes, qui ont débuté leur mouvement juste avant son entrée en fonction, il lâche, convenu : «Que des citoyens expriment leur ras-le-bol, je trouve ça logique. Ce qui pose problème, c’est que certains puissent se radicaliser, et qu’il y ait de la violence.» Il ne sait pas encore s’il ira voter aux européennes, pas assez de débats à son goût. «Quand on va voter, il faut savoir pour qui et pourquoi.» Au pire, le Vieux Continent, il le retrouvera la saison prochaine avec le Stade rennais.

1980 Naissance.

Eté 2008 Renonce à sa carrière de joueur.

Décembre 2018 Nommé entraîneur du Stade rennais.

27 avril 2019 Gagne la Coupe de France.

ParRico Rizzitelli, photo Thierry Pasquet. Signatures

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