La musique adoucit les douleurs

Published 07/06/2019 in Musique

La musique adoucit les douleurs
Séance de musicothérapie à l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif.

Récit

Moins de psychotropes, moins de sédatifs : l’intervention de musicothérapeutes auprès de malades démontre les vertus curatives de la musique. Mais pas n’importe laquelle : celle qu’aime le patient, loin du new age des salons de massage.

Il y a trente ans, la Française Emmanuelle Parrenin est devenue sourde à la suite d’un accident. Celle qui a incarné le renouveau du folk français avec l’album Maison rose (1977) voit sa carrière de chanteuse et de musicienne s’achever brutalement. «Selon les médecins, il n’y avait rien à faire : je ne pourrais plus jamais entendre, se souvient-elle. On m’a alors prêté un chalet d’alpage en Savoie. J’y ai vécu sans eau ni électricité, mais avec mes instruments. Au départ, ça a été instinctif. Je me suis mise à jouer de mes harpes, de mes épinettes ou de ma vielle à roue, tout en chantant – sans m’entendre – les notes que je jouais. Instantanément, j’ai senti des résonances dans le corps. Pendant un an et demi, j’ai continué et mon oreille s’est améliorée.» Elle souffre alors d’acouphènes mais, miracle, elle entend à nouveau.

A la suite de cette révélation, Emmanuelle Parrenin met son expérience en pratique dans les hôpitaux savoyards, rendant visite, munie de ses harpes, à des enfants autistes. Redevenue artiste depuis l’album Maison cube (2011), l’ouïe totalement retrouvée, elle partage désormais son temps entre sa carrière et ses interventions au Centre international de musicothérapie à Noisy-le-Grand. «Tout ce que je fais avec les gens, ce sont des choses que j’ai expérimentées. Je n’ai pas les connaissances scientifiques. J’aide les gens à se libérer de leurs blessures du passé en faisant vibrer leur corps d’une manière qui leur est inconnue. Pour moi, la musique peut guérir, sur un plan différent que la chirurgie, bien sûr. Elle ne va pas s’occuper d’une jambe cassée, mais elle peut soigner l’âme.» David Christoffel, auteur de La musique vous veut du bien, rebondit : «Pythagore, qui était à la fois mathématicien, musicien et médecin, a déjà parlé des vertus curatives de la musique. Actuellement, dans le cadre de la musicothérapie, elle n’est jamais utilisée en médicament mais comme un outil ou en complément d’un sédatif. Il ne s’agit pas de remplacer le thérapeute mais d’huiler sa relation au patient.»

«Synchroniser les paramètres musicaux et vitaux»

D’où vient ce pouvoir de la musique ? François-Xavier Vrait, directeur de l’Institut de musicothérapie de Nantes, auteur d’un Que sais-je ? sur cette discipline, précise : «La musique fait partie du quotidien de tout le monde ou presque, c’est un moyen de se structurer dans son identité. C’est pour cette raison qu’il est encore possible de l’utiliser avec des patients dont les moyens de communication sont extrêmement réduits. Y compris dans des cas de douleurs extrêmes.» Le neuropsychologue Hervé Platel, un des chercheurs qui a montré l’effet de la musique sur le cerveau (le Cerveau musicien), a ainsi réalisé des expériences dans une maison de retraite. Surprise : les patients atteints de la maladie d’Alzheimer pouvaient mémoriser la mélodie de chansons qu’ils n’avaient jamais entendues et qu’on leur faisait découvrir.

«La musique est un langage universel qui peut être compris par des nouveau-nés, des personnes dans le coma ou qui ne saisissent plus le sens des mots», confirme le docteur Stéphane Guétin. «J’ai commencé par découvrir le pouvoir de la musique sur les enfants quand j’étais animateur de centre aéré», retrace-t-il. Après avoir obtenu son diplôme de musicothérapie à l’université de Montpellier, il passe son doctorat de psychologie clinique. «Mon sujet de thèse était l’impact de la musique sur la douleur. Le lien très fort qui existe entre les deux date de la nuit des temps. Les premiers guérisseurs n’utilisaient-ils pas l’incantation ?» En 2008, il crée une société d’édition musicale qui recrute des professionnels pour composer des morceaux dans un but thérapeutique. L’application numérique Music Care est lancée. «Grâce à la musique, on peut apporter un effet de relaxation et de bien-être, provoquer une baisse de la douleur, de l’anxiété et de la consommation médicamenteuse. Cette technique permet de synchroniser les paramètres musicaux et vitaux.»

«Arriver à un état modifié de conscience»

Et, non, il ne s’agit pas de piocher dans des playlists new age ou de diffuser en boucle du Mozart. «Dire que la musique de Mozart aurait des effets universellement partagés et qu’elle vaudrait remède miracle fait partie des mythes, intervient le musicologue David Christoffel. Ça a été scientifiquement contre-prouvé.» Ainsi, la musicothérapie a une bande-son aussi éclectique et éclatée que les goûts des patients. «Tout dépend de l’histoire de la personne, précise François-Xavier Vrait. Si elle est habituée à écouter du metal, ça va résonner chez elle avec plus de force qu’une musique que l’on pourrait, de l’extérieur, juger plus douce ou apaisante.» Ainsi, pour l’application Music Care, Stéphane Guétin reçoit le renfort de Norbert Krief, le guitariste et compositeur de Trust. «Je rigolais avec lui au téléphone : “Vous avez fait Antisocial, là tu vas composer Antidouleurs !” On n’utilise que de la musique originale. Le critère principal, c’est qu’elle soit adaptée aux goûts du patient. Quand il peut le faire, il doit choisir ce qui va lui procurer du plaisir.»

Les musiciens qui lui prêtent leur talent créent dans tous les styles : l’electro-jazz, le blues, la ballade folk, le reggae. Début janvier, Music Care a réuni en studio le batteur nigérian Tony Allen, légende de l’afrobeat et ancien complice de Fela, avec le guitariste jamaïcain Ernest Ranglin et le tromboniste Vic Gordon (ancien membre des Wailers de Bob Marley). Ces pointures ont cependant un cahier des charges à respecter. «On s’est basés sur les techniques de relaxation, explique Stéphane Guétin. Les compositeurs vont partir sur un tempo assez stimulant avant de progressivement le ralentir. Le but est d’arriver à un état modifié de conscience.» Les résultats se révèlent plus que convaincants. «La dernière étude que l’on a effectuée à l’Hôpital américain de Paris montre que le groupe de patients utilisant l’application consomme trois fois moins de sédatifs que ceux qui n’y ont pas recours. Comme le médicament a des effets secondaires qui font que le patient met plus de temps à récupérer, ça n’est pas rien. Dans une autre étude, le groupe utilisant Music Care a vu sa consommation de psychotropes – tels que les antidépresseurs – réduites de moitié.»

Téléchargeable sur les plateformes, l’application peut aussi s’utiliser à la maison, notamment pour les troubles du sommeil. «Stéphane et moi ne sommes pas d’accord sur tout, constate François-Xavier Vrait, comme sur le fait que, les gens pouvant se débrouiller seuls avec l’appli, il développe une musicothérapie sans musicothérapeutes. Mais cela reste intéressant si on peut baisser la dose de médicaments, et ceci, il l’a mis en évidence.»

«Le pansement Schubert»

D’autres démarches prouvent les bienfaits de la musicothérapie. Pendant des années, la concertiste Claire Oppert est venue dans les chambres d’hôpitaux. Elle interprétait alors au violoncelle du Schubert, du Bach ou du Beethoven pendant la réalisation de gestes médicaux sur des personnes atteintes de cancer. Selon l’étude, nommée «le pansement Schubert», les patients estimaient que leur douleur baissait de 10 à 50 % !

Il suffit de surfer sur le Net pour constater combien la musicothérapie est à la mode. «L’élasticité de la notion nuit à sa reconnaissance institutionnelle, déplore David Christoffel. Certains s’en réclament alors qu’ils donnent en fait dans le développement personnel.» Ce que déplore également François-Xavier Vrait : «N’importe qui peut se réclamer musicothérapeute. C’est pourquoi on a fondé la Fédération française, histoire de pouvoir faire un peu la police.» Conséquence de l’essor de la musicothérapie : impossible de se faire masser en silence. «Souvent, la musique qu’on entend dans les salons de massage est du new age tellement pourri qu’il provoque une phase de rejet, s’amuse David Christoffel. Un jour que j’ai dit à ma chiropraticienne que je faisais une thèse sur Satie, elle est partie sur son ordi pour me mettre les Gymnopédies, croyant me faire plaisir. Sauf qu’elle a joué une vieille version, mal interprétée. Je suis entré dans une phase d’écoute très critique, pas du tout détendu.»

ParVincent Brunner

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