«Piranhas», bande de poissons aux dents longues

Published 04/06/2019 in Cinéma

«Piranhas», bande de poissons aux dents longues
Le gang d’ados a appris à utiliser des ­kalashs sur ­YouTube.

Critique

Adapté d’un roman de Roberto Saviano, le film suit des ados truands au service de la Camorra, du bas de l’échelle à l’ivresse des sommets, et s’attarde sur la belle insatisfaction de l’enfance.

Dans la roue de Gomorra, le film de mafieux napolitains est devenu un sous-genre à part entière, régulièrement alimenté au cinéma et à la télé par des portraits de petits truands au ras du bitume, davantage produits de leur environnement toxique que gangsters flamboyants à l’américaine. Adaptation du dernier livre – sa première fiction – de Roberto Saviano, où le parrain involontaire du genre s’intéresse à l’essor des gangs d’ados au service de la Camorra, le Piranhas de Claudio Giovannesi surprend en se servant de la chronique sociale comme d’un marchepied vers le conte. Ainsi la première apparition de ces bébés requins se noue-t-elle autour d’un immense sapin de Noël que deux bandes rivales se disputent à coup de battes, comme des lutins sous crack. Après avoir fauché le conifère, la belle gueule Nicola et ses potes festoient autour d’un bûcher à mi-chemin entre rite tribal et party à l’américaine. Façon de dire que les liens qui unissent les gamins sont à la vie à la mort, qu’ils seront toujours plus forts que tous les réseaux d’allégeances dans lesquels ils s’apprêtent à se fourrer. Imberbes et en survêt, la demi-douzaine de dalleux bave devant les belles baskets, les montres à 20 000 euros, et s’échange les histoires de parrains locaux comme d’autres collectionnent les vignettes de footballeurs. Un braquage les fait entrer dans un jeu où la discipline assurée par Nicola leur assure rapidement la confiance des grands.

Mais plutôt que de raconter comment ces petits poissons basculent dans l’ultraviolence amorale une fois plongés dans le grand bain, pour dire que décidément rien ne va plus, que même les gamins n’ont plus de valeurs, le film prend la tangente. Profitant d’un vaste coup de filet policier contre leur famille, les mômes profitent d’un moment de flottement dans la hiérarchie pour s’approprier le quartier. Fascinant de théâtralité, le film statue que prendre le pouvoir est un jeu d’enfants, que la parole suffit pour devenir parrain. Parfaitement foireux, leur coup d’Etat ne fonctionne que parce qu’ils font suffisamment de raffut, arrosant dans tous les sens sans tuer personne. La mafia comme mise en scène de l’intimidation – peu importe finalement si les gamins découvraient quelques heures plus tôt le fonctionnement d’une kalash sur un tutoriel YouTube. Passé l’ivresse du sommet qui confère le pouvoir de transformer chaque jour en Noël, le film confronte ces gueules d’ange au vide absolu de leur vie, à l’inanité d’un système de désirs calé sur une société de l’hyperphagie. Un compte à rebours est enclenché, le retour de bâton viendra, mais joliment Claudio Giovannesi préfère filmer l’ennui des enfants rois. Le déplacement des désirs, leur impossible satisfaction, et le besoin de fuir, de redevenir ado.

ParMarius Chapuis

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