Rachid Taha, son plus beau posthume

Published 20/09/2019 in Musique

Rachid Taha, son plus beau posthume
Rachid Taha.

Critique

Un an après la mort du rockeur, l’album «Je suis africain» est la parfaite synthèse de son goût des mélanges et de sa poésie rageuse.

Rachid Taha, «Je suis Africain»«Je suis africain.» L’affirmation sonne comme une déclaration d’intention pour celui qui entra dans les foyers français en reprenant Douce France de Charles Trenet avec un groupe dénommé Carte de séjour. Avec la distance, le symbole fait sens au vu de l’état des lieux, tant ces deux slogans racontent une seule et même vision d’un monde, cette diversité qu’avait, rivée au corps et à l’âme, le chanteur partagé entre les deux rives de la Méditerranée.

Guimbarde

Africain «dedans comme dehors», «de Paris à Bamako», Rachid Taha, mort le 12 septembre 2018, n’a jamais cessé de l’être, refusant les histoires d’identité figée sur du papier glacé, se moquant des clichés ethnocentrés (genre le rythme, explicitement cité dans le texte…) qui collent à la peau. On se souvient de sa version habitée de la superbe Agatha, un hymne à danser et panser les plaies du racisme signé Francis Bebey. L’autodéclaré «soufi anarchiste», incernable post-situationniste posté aux marges, avait pris de longue date le parti de rire de cette intolérance plutôt que d’en pleurer. Tékitoi, album enregistré il y a quinze ans entre Paris, Londres et Le Caire, le démontrait déjà en interpellant les questions d’altérité qui minent.

Cette fois, le plus grand rockeur made in Françarabie, selon Brian Eno, cite certaines des personnalités avec lesquelles il aura su cheminer  : la Kahina, Angela Davis, Jacques Derrida, Frantz Fanon, Lumumba… «Dieu a la même peau  !» proclame le chantre branché au «Coran alternatif». Il est heureux que celui qui est désormais enterré auprès de siens à Sig, en Algérie, nous lègue cette chanson, Je suis africain, tramée funky chaâbi, terriblement prophétique. Et que dire d’Andy waloo, montée de sève du genre vénère –  electro punk introduit par une guimbarde façon sanza – où il honore ses maîtres trépassés, en rien dépassés : Eddie Cochran, Bo Diddley, Oum Khaltoum, Johnny Cash… «Est-ce que tu connais l’autre  ?» Non, jusqu’au bout Taha n’aura rien lâché. Testamentaire, cet album –  qu’il s’apprêtait à finir quand le destin contraire le contraignit à nous quitter – l’est à plus d’un titre. Le répertoire cradi-moderne à souhait (une idée surtout pas cramoisie du passé, avec lequel il faut bel et bien recomposer, ici et maintenant, y piocher des deux mains), la thématique (la foi en l’humain, l’ironie aussi, le plaisir encore, l’amour malgré tout…), les orientations orchestrales (le balafon comme les violons, les beats comme les percussions, la mandole comme la guitare électrique sont de la partie), tout cela retrace ce qui a fait la complexité d’une personnalité prompte à s’élancer vers l’ailleurs. Là où ça pulse, hors limite, au risque même du hors-piste.

Classe

Ce n’est pas la moindre qualité de cet album, où il entonne même sa première chanson en franglais, douce transe intitulée Like a Dervish, parce que, voilà voilà, son «English is not so rich». Pour autant, un an tout juste après sa mort, Taha nous revient sur le vif, en mémoire, cette infidèle qu’il ne faut pas trahir. Il y apparaît plus vibrant que jamais. D’une classe folle, d’une (im)pertinence nécessaire, d’une vitalité enivrante. Plus qu’un recueil posthume –  et bien entendu mieux que le best-of érigé en coutume chez les amnésiques adeptes de la commémoration –, ce disque vaut dans ses qualités comme dans ses défauts par ce qu’il nous dit de Rachid Taha : mort, certes, ce tourmenté n’a pas fini de hanter nos esprits.

ParJacques Denis

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