Coronavirus : en Turquie, des mesures bien tardives

Published 12/04/2020 in https:2020/04/12/

Coronavirus : en Turquie, des mesures bien tardives
Des policiers sur l’avenue Istiklal à Istanbul le 11 avril 2020. Le gouvernement turc a annoncé deux jours de couvre-feu pour lutter contre le coronavirus.

Récit

Vendredi soir, le gouvernement turc s’est résolu à décréter un couvre-feu de quarante-huit heures dans les principales provinces du pays, provoquant un mouvement de panique. Le tout dans un contexte de tensions politiques.

 Tâtonnements et opacité

Face à l’ampleur de l’épidémie (1 101 morts et 52 167 cas attestés samedi soir, un des taux de progression parmi les plus élevés au monde), les tâtonnements du pouvoir n’apaisent pas les inquiétudes. Jusqu’à présent, seules les personnes âgées de plus de 65 ans et de moins de 20 ans étaient confinées. Le gouvernement n’a pris des mesures de restriction de la circulation qu’au fur et à mesure de la propagation du virus, qui se limitent à l’interdiction, sauf raison impérieuse, de sortir et d’entrer des grandes villes. Ces mesures graduelles ont alimenté l’inquiétude d’une partie de la population, d’autant que le ministre de la Santé, Fahrettin Koca, a tardé à donner des détails sur les lieux et le profil des personnes contaminées, laissant le champ libre à toutes sortes de rumeurs.

Cette opacité n’est pas une surprise, tout comme la vague de répression qui l’accompagne. Depuis début mars, plusieurs centaines de personnes ont été appréhendées pour des posts sur les réseaux sociaux. Des journalistes ont été arrêtés, d’autres intimidés. Fatih Portakal, animateur d’une émission très populaire de la chaîne d’opposition Fox TV, est sous le coup d’une enquête judiciaire pour avoir «diffusé des mensonges». De même, des médecins ayant remis en cause la gestion de la crise ou ayant parlé à la presse sans autorisation sont poursuivis. L’objectif : étouffer toute critique, et tenter de garder la main sur l’agenda. Pour le régime, la gestion du coronavirus n’est l’affaire que de lui seul, et gare à qui voudrait agir sans l’aval du palais.

A lire aussi: Prisons : la double peine de la pandémie

Cette crise sanitaire exacerbe un peu plus la rivalité entre le pouvoir et ses opposants. A Istanbul, Ankara et dans plusieurs autres villes contrôlées par l’opposition, des maires ont lancé fin mars des appels aux dons pour aider les foyers démunis et les commerçants. Quelques jours plus tard, le président Erdogan a répliqué avec sa propre campagne de solidarité, promettant de faire don de sept mois de son salaire. Le lendemain, son ministre de l’Intérieur, Suleyman Soylu a interdit aux municipalités de recevoir des donations sans autorisation préalable des gouverneurs (nommés par Ankara) et a fait bloquer les comptes bancaires de plusieurs collectivités locales qui pourraient, selon lui, vouloir constituer «un Etat différent et un gouvernement [séparé]». Depuis, plusieurs rapports font état de pressions exercées sur des employés ou des fonctionnaires pour les forcer à donner à la cagnotte gouvernementale.

Donner l’image du père de la nation 

Les mesures de soutien à l’économie sont aussi critiquées. Certes les licenciements sont interdits pour trois mois, reconnaît-on dans l’opposition, mais les congés sans solde se multiplient et les aides aux personnes ne pouvant pas toucher le chômage sont dérisoires : environ 1 200 livres turques (164 euros) par mois, soit la moitié du seuil de pauvreté.

«Cette gestion brouillonne et brutale du coronavirus est révélatrice de l’insécurité d’Erdogan face aux maires d’Istanbul et d’Ankara», explique un politiste stambouliote souhaitant demeurer anonyme. Depuis le début de la crise, tout est fait pour donner au chef de l’Etat l’image du père prenant soin de sa nation, jusqu’à estampiller les cargos de matériel médical à destination de l’Espagne et de l’Italie du logo de la présidence et non de la République. «Sauf qu’il a deux jeunes turbulents qui veulent agir, ce qui entraîne des réactions brutales et impopulaires. Au lieu de se rassembler, le pays pourrait sortir de la crise encore plus divisé», conclut le chercheur.

ParJérémie Berlioux, correspondant à Istanbul

Print article

Leave a Reply

Please complete required fields